Les méfaits de l’abstinence
Coup de chance, car au moment même où il termine l’école de théâtre, le directeur d’une troupe lui demande de remplacer au pied levé un comédien qui est tombé malade. Il se rend compte que, sans avoir eu à chercher, il fait partie d’une troupe déjà bien établie et qu’il travaille avec des gens qui ont de l’expérience. Aussi, même si le rôle qu’on lui offre n’est que secondaire, il le travaille et le peaufine de sorte que, lorsqu’il le joue, personne n’est déçu de sa performance.
Dès lors, il fait partie du monde des comédiens. Et, dans l’assistance, d’autres directeurs de troupes le voient, l’observent, puis l’engagent pour qu’il joue pour eux. Ainsi, et après quelques semaines seulement, il travaille déjà beaucoup. Ses rôles ne sont pas très importants, mais il fait un travail qu’il aime et qui lui permet d’assurer sa subsistance.
Comme plusieurs de ses pairs, il est très nerveux avant de monter sur les planches. Dans ces moments là, il fume comme une cheminée. Un soir, alors qu’il est en coulisses, il tire un paquet de cigarettes de sa poche, l’ouvre et s’aperçoit qu’il est vide. Déçu, il jette le paquet et, sur un coup de tête, décide tout simplement de ne plus fumer.
Il ignore que sa gorge, elle, continue de fabriquer du mucus pour se protéger contre les doses régulières de la substance irritante. Et, lorsqu’il est en scène, il a des quintes de toux au beau milieu de ses tirades.
Celles-ci se reproduisent pendant les jours qui suivent, et il s’en inquiète. Soudain, il s’imagine qu’elles sont provoquées par ses inhalations habituelles de cocaïne. Aussi, il ne touche plus à cette drogue et perd ainsi cette souveraine exaltation qui rend si heureux. Sa concentration en souffre, son jeu de comédien aussi.
De plus, et sans se préoccuper du sevrage que subit son organisme, il arrête de boire parce que, physiquement, il se sent lourd et fatigué.
Jouer devient alors plus difficile pour lui. Il a de la difficulté à se mettre dans la peau de ses personnages, il met du temps à retrouver l’état second. Sa pensée n’est plus aussi claire, son imagination a des failles.
Il en vient à se fatiguer des remises en question, puis réagit comme ces fous de la droite qui croient que les gens de spectacle ne sont que des originaux qui aiment à s’exhiber en public. Bientôt, il quitte le milieu.
Sa compagne est une jeune femme, grande et belle, qui travaille pour une communauté religieuse. Elle assiste à cette transformation, chez lui, en croyant qu’il se prépare pour un grand rôle.
Un rôle qui l’accapare totalement puisqu’ils n’ont plus de sauteries dans les boîtes téléphoniques, dans les voitures ou dans les jardins publics ; seuls ou avec d’autres. Au reste, il la néglige aussi, car il ne lui rase plus l’entrecuisse, ne lui impose plus la ceinture de chasteté ou ne lui donne même plus la fessée lorsqu’elle déconne.
Il aura à jouer le rôle d’un type qui est d’un conformisme alarmant, se dit-elle.
Mais dès qu’elle apprend qu’il quitte le milieu artistique, elle se rend compte de son erreur et s’empresse de corriger la situation avant qu’il ne devienne aussi gaga que certaines religieuses de la communauté pour laquelle elle travaille.
Elle sait maintenant qu’il souffre de la normalisation globale aiguë. Une maladie qui standardise tout le monde, et partout dans le monde. Ce fléau s’accompagne de déviances prononcées de la logique humaine et affecte particulièrement la santé morale et intellectuelle de ses nombreuses victimes.
Elle sait aussi qu’elle doit intervenir rapidement car, déjà, son homme a la langue de bois, ne joue plus, et baise comme un pied. Ses inhibitions l’empêchent de penser et d’agir autrement que par des clichés de média, de publicité ou de propagande.
Pour venir à bout de cette maladie, si insidieuse, elle décide d’employer la même tactique que le Fonds Monétaire International. Cette banque mondiale de technocrates à la solde des pays riches, et bien armés, qui tuent littéralement toute vie humaine dans des pays qui n’ont pas la cote de popularité auprès des journalistes écrivailleux desdits pays riches.
Aussi, elle décide d’effectuer des coupures drastiques dans les méfaits de son abstinence, d’appliquer un plan de redressement de sa dèche comportementale et, par là, d’effacer ses déficiences inhibitrices afin qu’il soit lui-même, par lui-même et pour lui-même.
Elle s’approvisionne donc de cigarettes, d’alcool et de drogue. Elle n’oublie pas, non plus, les menottes et le fouet, car il est peut-être devenu excessivement réfractaire aux nuances de la pensée. Enfin, elle va droit à sa rencontre par laquelle, elle le sait, elle viendra à bout de ces méfaits de l’abstinence.
Le 20 sept.-04
Jeannarrache_911