Bretelles 2

Cher Gérard,

Je suis très heureuse de recevoir ta lettre et, rassures-toi, elle ne me dérange nullement, car j’ai tout le temps qu’il me faut pour y répondre.

Je suis vraiment désolée que tu aies eu à te dénicher un boulot. Pour ma part, j’ai déjà essayé de travailler et je n’ai pas aimé ça du tout. Il faut dire à ma décharge que j’étais jeune et naïve à l’époque. Je croyais réellement que le monde allait changer par cette sorte d’esclavage volontaire que l’on appelle le travail. Mais j’ai vite changé d’avis et je suis revenue à la tradition familiale. Je préfère, et de loin, voyager en première classe, loger dans les meilleurs hôtels et profiter des plus belles plages du monde.

Aussi, je te plains. C’est une véritable épreuve que tu subis en ce moment. J’espère que tu reviendras bientôt dans notre rang, celui des actionnaires riches et anonymes.

Tu mentionnes dans ta lettre que tu travailles pour une compagnie d’électricité. Or, on m’a déjà expliqué que ces compagnies, celles qui tirent leur énergie du charbon, étaient de grandes responsables de l’effet de serre. T’as donc raison de me dire que c’est très polluant. Je comprends aussi que tu n’y puisses rien changer, puisqu’on vous demande rarement votre opinion, à vous, travailleurs.

Quant à ton habitude de te laver à tous les jours, j’ai moi-même dû passer par-là. J’ai déjà eu un ami qui aimait les salopes. Plus j’étais sale et puante, plus il était fou de moi. Un jour, toutefois, j’ai dû me laver pour assister à une importante réunion d’actionnaires. Dégoûté, il m’a alors quitté. Et cela m’a beaucoup attristée de ne pas être à la hauteur de ses attentes.

Je remarque, d’autre part, que ton cafard affecte ta manière d’écrire. Lorsque tu dis – je trouve cruelle qu’…-, je ne sais pas pour quoi tu emploies le féminin au mot cruel. Ce n’est pas nécessaire. À moins que ton nouveau mode de vie te fasse déconner. Alors là, attention ! Si tu continues comme ça, ils vont faire de toi un prof de français, version moderne.

Maintenant, pour ce qui est de l’objet de ta lettre. Je dois malheureusement te dire que je n’ai pas vu Armande depuis très longtemps. Par contre, j’ai croisé Charlotte qui, elle, m’a dit l’avoir rencontrée. Alors, je lui transmets ton message concernant tes bretelles jaunes et elle devrait être en mesure de te renseigner mieux que moi.

À plus tard

Henriette