Les rats

Les rats

J’ai bénéficié de la présence de mes parents lorsque j’étais tout petit. J’ai eu du succès dans mes études et, aujourd’hui, je me débrouille très bien dans le monde du travail.

Je crois en la pureté du corps et de l’esprit, même si les jeunes filles que je fréquente me laissent tomber parce qu’elles s’écoeurent très vite du type de mes relations, dites platoniques.

En guise de consolation, je me tourne alors vers la madone de la virginité. Malheureusement, aussitôt que je m’agenouille devant la statue qui représente cette sainte, j’attrape le blues de la prostate ! Dans ces moments-là, j’entre en transe et une incontrôlable érection me fait perdre la tête. Souvent, mon délire m’entraîne dans une sorte d’orgasme particulièrement masculin.

Heureusement que j’ai un bon emploi qui m’aide à me remettre de ces chocs émotifs lesquels bouleversent la vie des autres. En fait, mon travail est de ramasser la merde dans les égouts de ma municipalité. Pour ce faire, je dispose d’une petite pelle et d’un seau en plastique. On m’a aussi fourni un masque à gaz de la guerre de quatorze, mais je ne m’en sers que pour communiquer avec les rats quand je suis dans les tunnels.

Souvent, je me dis que j’ai de la chance d’être rémunéré pour effectuer des tâches qui sont simples et faciles à comprendre. C’est aussi sans oublier que, en ces temps de globalisation, la bassesse de mon salaire me permet de faire compétition aux Asiatiques.

Lorsque je termine mon travail, il m’arrive fréquemment de m’étendre sur le dos dans les herbes avoisinantes. Tout en me reposant, je regarde alors le bleu du ciel au travers les lunettes de mon masque à gaz. J’y vois souvent des points blancs apparaître. Ces points s’allongent en de très fines lignes, puis se brouillent et disparaissent en s’évaporant dans l’air.

Je sais bien, moi, que c’est le diable qui égratigne la voûte céleste. Parce que sa manucure ne vaut rien. Je sais aussi que c’est le bon dieu qui efface ces égratignures avec son aspirateur cosmique. Mais cela, mes voisins ne veulent pas le savoir. Eux, ils croient que ce sont des oiseaux mécaniques qui volent.

Comme si cela existait !

Je ne suis pas assez bête pour croire ce qu’ils disent. Par contre, je ne m’obstine pas avec eux. De toute manière, ils n’ont jamais tort. Ils ont en eux ce petit côté nazi qui s’ignore. Un petit côté qui leur donne toujours raison. Je le sais parce que c’est moi qui ramasse leur merde. Alors j’aime autant parler avec mes vrais amis, les rats.

Jean Narrache911