Actes Manqués (12) : L’homme à la valise

Portrait de olivannecy

Actes Manqués (12) : L’homme à la valise

(SUIVANT…)

Le préposé vaque tranquillement à ses occupations quotidiennes.
Il est …H…, après tout c’est sans importance pour ce qui suit. Il est, comme d’habitude, arrivé à l’heure pour prendre la relève.
Edouard l’attend guilleret, à tel point que l’on se demande parfois quel genre d’accident à pu figer pour l’éternité se sourire naïvement niais sur sa face.

Voilà donc la réflexion habituelle que se fait Fernand à chaque prise de poste. Il prend donc soin de congédier gentiment son collègue et s’assoit.

Quelle bonne idée que d’avoir adjoint récemment ces jolis sièges ergonomiques. Il ne lui semble pas avoir ressenti la moindre courbature depuis qu’il siège ici, vraiment si longtemps qu’il n’en a pas le moindre souvenir. Bref, on peut le régler en hauteur et profondeur, varier l’inclinaison du dossier et… peu importe, vous n’en avez que faire et n’apporte rien à notre histoire. N’empêche que vous y avez prêté attention, bande de voyeurs.

Fernand prend son poste afin d’assurer la permanence d’accueil pour cette journée vouée à être sans fin. Il pose délicatement la réglette où figure son nom, bien en évidence, pour que ses futurs interlocuteurs sachent qu’ils s’adressent à une personne bien physique et non à n’importe quel réceptacle anonyme et impersonnel, nettement mieux qu’une borne tactile, une personne vouée à l’écoute et ayant de ce fait les réponses sensées et adéquates (p’tain que c’est bon ça), se dit-il…

Il ouvre le registre pour se tenir au courant des passages précédents au guichet. Il pourrait mettre en route le rutilant appareil électronique installé récemment, mais son collègue y est allergique et n’y renseigne rien. Il continue donc à noircir d’une prose simple et directe le résumé de ses entrevues. Il regarde machinalement autour de lui. Rien d’autre qu’un horizon blanc et moutonneux, désertique. Ça promet d’être fort long…

Il s’installe confortablement et commence à déchiffrer les comptes-rendus d’Edouard. Il s’est presque assoupi devant cette litanie soporifique, quand un son l’arrache à son début de rêverie. Il lève le nez, ne distingue rien de précis, à peine un petit point noir a l’autre bout de la longue coursive qui permet d’accéder ici. Quoi qu’il en soit, il faudra un sacré bout de temps avant que l’individu en question n’atteigne le bureau. Il se replonge dans les commentaires abondants de son acolyte.

- Bonjour Monsieur…

Fernand sursaute. Il dévisage le gros homme couvert de sueur qui vient de faire son apparition.

- Bon sang, mais vous avez fait vite. Je viens à peine de vous deviner au loin…

Le bonhomme se retourne pour finalement fixer le guichetier qui affiche toujours son air surpris.

- Faudrait penser à porter des lunettes, je n’ai guère fait que deux ou trois pas pour vous rejoindre.

Fernand regarde par-dessus l’épaule de l’individu. Le couloir est immense, sans fin… Y’a quelque chose qui cloche. Il reporte son regard sur l’homme au double menton suintant. Il dégage une odeur rance qui provient de sa chevelure sur-gominée.

- Bien, dit Fernand, qu’est-ce qui vous amène ?
- Je ne sais pas… répond l’autre, incrédule. Je ne sais pas ce que je fais ici.
- C’est ça votre réclamation ? Vous voulez savoir ce qui vous amène ?
- A vrai dire, je ne sais pas comment j’ai atterri là, précise-t-il en s’épongeant le front.
- Effectivement, vous n’auriez pas atterri, enfin vous pointer ici sans être passé par la réception…
- La quoi ?
- Je pense que le choc a dû être violent…
- Maintenant que vous le dîtes, j’ai subit un sacré choc.
- Reprenons les choses depuis le début.

Fernand s’empare d’un crayon et gribouille sur me registre, la date et l’heure d’arrivée du gus.

- Votre nom s’il vous plait ?
- …
- Excusez-moi, mais j’ai besoin de votre identité.
- Vous représentez les autorités ici ?
- Les quoi ? Mais non voyons, il me faut juste quelques renseignements pour…
- Vous voyez bien que si, puisqu’il vous faut des informations personnelles.
- Attendez. Que l’on soit clair, ici c’est un bureau où l’on recueille les réclamations, appréciations et
plaintes de toutes sortes, pour améliorer nos services. Je ne suis en aucun cas là pour vous
ficher et…
- N’empêche que vous allez tout consigner sur votre gros calepin là ! lui répond l’homme en le
pointant du doigt.
- Heu, oui c’est mon job ça, vous comprenez, mais je fais ceci dans une totale impartialité et…
- C’est ce qu’on dit à chaque fois, puis les mots en amènent d’autres, le ton monte, puis ça fini mal.
- Pardon ? Loin de moi une telle velléité, mais il serait plaisant de votre part que vous me laissiez
finir mes phrases tout de même.
- C’est bien ce que je dis, vous commencez à vous emballer.
- Mais non, n’exagérez pas. Reprenons. Nom et prénom, s’il vous plait.
- Je ne sais plus.
- Vous plaisantez ?
- Non, je vous assure. Il y a pleins de noms différents qui me viennent à l’esprit et je ne sais lequel
vous donner.
- On ne va guère avancer dans ces conditions.
- Dîtes moi, où sommes-nous ?
- Je crois que je vais vous aiguiller vers un réceptionniste, ce sera plus simple.
- Pourquoi ? Je vous importune à ce point ?
- Non, pas du tout. Il faut juste faire les choses dans l’ordre, puis ils doivent disposer de votre
dossier d’admission, ce qui nous éclairera sur votre identité.
- Vous avez donc menti. Vous êtes bien en rapport avec les autorités…
- Ecoutez, ici il n’est question d’aucune autorité, du moins au sens où vous l’entendez.
- C’est cela… Dîtes moi seulement où l’on est.
- Ce n’est pas dans mes attributions monsieur. Mais puisque vous insistez, vous êtes, comment
dire, au ciel.
- C’est quoi cette société ? La commission internationale de l’embrouillamini littéraire ?
- Non, le ciel, c’est tout. Votre symbole de l’au-delà…
- Foutaise ! Un homme comme moi n’a rien à foutre au ciel.
- Ah, ceci explique une partie des choses. Il semble donc que la mémoire vous revienne.

L’homme fixe ses grosses mains bouffies et relève la tête.

- Merde, je me suis fait avoir par ce putain de camion.
- Si vous pouviez juste modérer votre langage, ce serait appréciable.
- Mais pourquoi, dans ce cas, je me trimballe avec ça ?
- Avec quoi ?

Il montre du doigt l’objet posé à côté de lui. Fernand est obligé de se mettre sur la pointe des pieds, se penche par le hublot de son guichet et remarque une vieille valise en croute de cuir marron.

- C’est effectivement étrange car vous n’êtes pas sensé venir ici avec des objets personnels.
Il y a vraiment quelque chose qui cloche.

Son interlocuteur saisit le bagage et le pose péniblement, sur le comptoir de l’accueil, comme s’il pesait une tonne.

- Je ne me rappelle pas l’avoir déjà vue.
- Encore votre mémoire commotionnée. Parviendriez-vous à me dire quel métier vous pratiquiez ?
demande Fernand, étreint par un mauvais pressentiment.
- Oui, ça je crois bien m’en souvenir maintenant. Je suis un tueur à gage, professionnel, appliqué
à ne jamais raté aucun contrat.
- Jetez cette valise, loin de vous ! Le plus loin possible… crie Fernand en reculant.
- Pourquoi ? lui demande l’homme en posant ses mains dessus.

Fernand pâlit devant les yeux exorbités de son visiteur. Il tremble de plus en plus devant l’apparition des lettres qui s’alignent une à une sur le cuir tendu. Des noms, des dizaines de noms apparaissent éparses, comme autant d’étiquettes de voyage.

- C’est ma vie… C’est ma putain de vie que je trimballe dans cette valise… dit le gros lard.
- Non, c’est pire que cela… Cet enfoiré à dû bien rigoler en vous envoyant ici.
- Qui ?
- Que faîtes-vous ? Ne l’ouvrez surtout pas ! Non ! s’écrit Fernand encore plus pâle qu’il ne
peut l’être.
- C’est ma vie, ma saloperie de vie que je trimballe ainsi…
- Non, ce n’est pas la votre, mais les leurs… Trop tard… dit Fernand en appuyant de toutes ses
forces sur une alarme.

C’est couvert par un son strident qu’il voit l’homme se faire réduire en charpie par les griffes acérées des âmes de ses victimes qui s’échappent du bagage béant sur son comptoir rougit.

Comment justifier son manque de vigilance, hormis le fait que ce genre d’intrusion n’avait pas eu lieu depuis fort longtemps. Je ne vous cause pas du nettoyage et de la chasse à venir.

Et moi qui me plaignais de la routine…

(SUIVANT…)

03/03/09 :oj LeR@miou