Noir et blanc ou l'envers coloré de la différence.

Portrait de Raynald

Noir et blanc ou l'envers coloré de la différence.

Un ciel de nuit d'encre se dessinait à l'horizon ce soir-là. D'un noir d'encre bleutée à vouloir retourner au néant. Mais il n'en était rien ! Tout cela ressemblait étrangement à une illusion d'optique !

Je venais tout juste de jeter l'ancre près du pont de l'île d'Orléans en cette nuitée froide d'avril, tout près des battures, en face de Québec.

Les points d'or scintillants sur la courbure de la voûte céleste fuyaient malgré leur timidité devant les lumières criardes de la ville animée. Notre approche bruyante se faisait rapide sous les pneus agiles qui nous propulsaient vers les falaises abruptes.

Quelques minutes plus tard, je montais à pas de souris l'interminable côte qui menait à la haute ville. Cette route goudronnée qui osait encore serpenter à même les parois rocheuses entre les rangées de maisons de bois souvent centenaires, avait connu jadis ses heures de gloire.

Québec by night. La Citadelle illuminée. Le Château Frontenac prolongé par les remparts de pierres grises nuancées sous les flashs jaunâtres des spots hallucinés. Le Vieux Québec dont la porte Saint-Jean ouvre tard la nuit ses bras aux touristes amochés. La porte Saint-Louis qui tapisse une autre de ses frontières offre des trottoirs ébréchés aux mœurs légères des rares badauds affrontant avec l’habitude du désespoir, le froid qui presque vulgaire pointe si tôt le bout de son nez.

Le regard absent du rêveur contemplait maintenant au-travers de la vitrine sale l’écran déjà désuet dans l’espoir d’y surprendre le profil alléchant du numéro gagnant à la cagnotte hebdomadaire.

Le mien d'un brun noisette, pour elle, celui d'un bleu cobalt. Nos pupilles dilatées se croisèrent un seul instant. Le temps d’une inspiration. Le temps qu’un simple accident de parcours fasse basculer à jamais nos vies plates de tristesse quasi continuelle et elle m’apparut. Elle était enfin là, bien réelle et bien vivante devant moi.

Nos routes parallèles fixaient un point flou dans le vague de nos vies, comme si deux inconnus jumelés au loto instantané déambulaient depuis quelques instants déjà le long du boulevard rectiligne perdu aux confins de nulle part.

Dans une lenteur d'errance, avec une langueur toute calculée, nous passions et repassions inlassablement devant les mêmes passants accrochés aux mêmes vitrines, devant les mêmes néons éclectiques et électriques dans leurs cliquetis alternatifs. Nous posions nos pas désœuvrés sur de vieilles dalles verdâtres ravagées par les années, usées par la vie des flâneurs souvent trop pressés pour être conscients d’eux-mêmes. Tels de blanchâtres spectres fantomatiques oubliés, nous rugissions en silence comme des lions depuis trop longtemps encagés. Nous étions en fuite devant ces errants aux teints blafards, aux regards de cafard ! Et quel cafard ils avaient tous !

Mais en fait, nous étions tous deux trop absorbés chacun de notre côté par la fugacité exécrable de la réalité de nos vies vides, exsangues de sens profonds, pour voir réellement. Les gestes nonchalants de nos ruptures passées se figeaient dans nos mémoires. L’inexorable boulier du temps trompait le déroulement fatidique de nos existences esseulées et surtout affolées par le temps perdu ! De nos vies de grisailles opaques il ne restait que peu ou pas du tout de couleurs vives ! Sinon le rouge de la colère ravalée et l'écarlate obsessionnel de la violence contenue qui n'attend que l'occasion d'éclore et de mettre le feu à la poudre passionnelle.

Elle, elle portait un tailleur marron imprimé où se glissaient furtives des flammes aux reflets chauds de carmin tigré. Une magnifique blouse écarlate en chiffon venait divinement l'agrémenter. Elle arborait avec un plaisir fou soutenu un foulard dont les fleurs aux contours diffus d'un rouge feu de Bengale s’enroulaient autour d’une liane à peine dessinée. Moi, j'étrennais cet imper tissé, glacé à la mode, aux boutons matelassés d'un orangé métallique d'orage électrique.

Nous marchions comme deux enfants enfin libres. Le col relevé, car la nuit était tout autre chose que chaude, je lui enserrai la taille qu'elle avait d'ailleurs encore svelte malgré son âge qui ressemblait étrangement au mien. Rien n'y faisait ! me confia-t-elle simplement. Et les interminables repas gastronomiques dont elle raffolait tant, eux non plus !

Florange venait tout juste de quitter son conjoint violent et pourtant, elle disait l'aimer encore ! Quelle idiotie ! me dis-je, sentant la moutarde me monter au nez.

Moi, de mémoire d'homme, j'accomplissais ce qui me semblait être inscrit dans mon destin depuis belle lurette ! Je réalisais le geste le plus sacré et le plus difficile de ma vie! Celui de l'abandon! Quelle occasion étrange que celle qui me fut donnée de goûter et de ressentir au plus profond de mon être, cette peur froide qui m'habitait depuis toujours ! J'entreprenais une vie de célibataire dans un petit studio au cinquième étage d'un vieil immeuble désaffecté, délabré et sans style particulier.

Ce bâtiment usé me paraissait tout à fait banal, sans caractère aucun, sauf celui de la monotone décrépitude ! Son ombre qui s’infiltrait parfois au travers de la persienne descendue devenait sur mon corps nu les stigmates des plaies sanguinolentes laissées par ma compagne solitude. Il devenait le despote autoritaire, le pandore de notre ressemblance inavouée et surtout inachevée. Tel une boîte compartimentée, pleine de labyrinthes, de recoins poussiéreux, de pièces exiguës, sans portes d'entrée ni de sortie, il m'étouffait les soirs de cafard sombre lorsque je me sentais abandonné.

Ma vie ne signifiait plus rien. Je voguais à l’aveuglette sur des routes sans même réfléchir, sans me poser la moindre question. De mon existence transpirait la moiteur du vide acidulé laissé comme une saumure vieillie aux commissures de mes lèvres tombantes. Elle ressemblait à cet immeuble, où l'absence de locataires créait une ambiance exsangue. Un lieu où n’existe ni la joie ni la chaleur. Un capharnaüm perdu où les traces du bonheur se comptaient du bout des doigts. Et ce qui justifierait que je puisse l'édulcorer, l'extirper de sa platitude, de sa torpeur et de sa réverbération figée dans l'aura d'un monde extérieur plein de la vie irradiante, serait qu'elle soit remplie de tous les mouvements colorés des possibles sans leurre ni amertume !

Tout comme une véritable coquille sans âme, je marche toujours sans but ni désir! Pareil à la majorité des humains que je côtoie depuis de nombreuses années, je vois dans leurs regards morts, ces iris vides aux couleurs éteintes, l'imbécile indifférence. Comme ces êtres que l'on nomme Zombie, je passe inaperçu. Incognito sans importance aucune, je ne fais plus de différence entre le noir et le blanc.

Tout tourbillonne autour et au-dedans de moi. Je me donne l'impression d'être une glue collante aux fibres serrées d'un noir ébène amalgamée au blanc terne jauni d'un œuf cassé. Cette présence d'anti-couleur diluée dans l'absence de l'autre me certifie dans ma réalité sensitive que je suis malgré tout l'envers coloré de la différence ! Et surtout encore bien vivant !

Raynald Boucher © 2009-02-15