"Je me suis exilé. Je suis parti. J'ai emménagé sur le trottoir d'en face. Inutile d'aller bien loin vous savez! Avez-vous jamais gouté cette sensation de nouveauté à franchir quelques mètres à peine , à toucher cette proximité si familière? Tenez ! Prenez la place à deux pas d'où vous êtes, celle du coin de la rue. Vous croyiez la connaître. Vous y emmeniez pisser votre chien chaque jour à la même heure. Vous n'ouvriez plus même les yeux. Le chien lui il s'en moquait. Un chien qui pisse, pensez donc! Pour vous ce n'était plus même un square. Un terrain miné d'excréments! Pas plus! Vous le fréquentiez par obligation parce qu'un jour vous eûtes l'idée de prendre ce chien. A lui mettre le nez dans ses saletés, il compris assez vite le chien. Il se régla comme une horloge. À intervalle régulier d'ailleurs il sonnait l'heure. Il aboyait trois fois. Rarement il marqua les demi heures; les vêpres jamais. Un jour il se dérégla. Il ne battît plus que de la queue... Il attendait la journée durant que vous le descendiez en soirée pour faire le tour obligatoire du quartier avec son retour imprescriptible par le square. Un passage obligé! Impossible d'y couper! Cela devint même une telle routine qu'à force vous ne vîtes plus ni chien , ni square, ni rue ni merde. C'est ainsi qu'un soir le chien tira sur sa laisse. Il bondit. Il s'échappa. Quelle mouche le piqua? Comment savoir? D'ailleurs pas le temps... Un coup d'avertisseur, un crissement de pneus sur le pavé et le clébard grimpa au paradis des canidés. Et vous restâtes seul, dans la rue, avec un bout de collier en main et une petite boule de poils baignant dans une grosse mare de sang. Depuis, à chaque passage devant ses grilles, le parc est tel que vous ne l'aviez jamais plus vu. Il est si grand, si profond, si triste, si plein de rien et de laisses sans chien. Un rien qui passe, un rien fulgurant et voilà comme vous étiez aveugle. C'est tout nouveau. Ce n'est pas loin. À peine à deux pas de l'endroit d'où vous êtes. Comment? Vous ne l'aviez pas remarqué? Sans doute avez-vous un poisson rouge!
J'ai voulu respirer autrement et ne plus rendre de comptes sur rien à personne, pas même répondre de mon dernier souffle. J'ai senti l'urgence d'une réalité – je parle de la somme de ces incohérences certaines ou probables qui nous assaillent- mais d'une réalité à voir sous un angle différent, sans ne plus l'envisager tel un tout conséquent bien vécu ou mal enduré mais telle une séquence de rebondissements et d'opportunités magiques, le rêve sublime d'un enfer exogène, l'expédition lapidaire d'un potentiel censuré au courant continu des forces volontaires ou des tendances naturelles qui nous enjoignent au superficiel. Voilà sans doute le plus insignifiant des détails que je rapporterai ici. Je n'ai pas moi même sur l'instant évalué la portée d'une telle renaissance. Voir la vie par le prisme facétieux du renouveau, plus que cela, à l'éveil d'une conscience soudaine. Tout s'est alors enchaîné comme on interroge à contre jour un billet de banque pour écouter parler son empreinte secrète. Cela m'est venu un matin et ne m'a plus jamais quitté. J'ai vu dès lors la vie en filigrane."
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