Le roman de Serge - 4 -

Portrait de pommeliane

Serge passa dans la salle-de-bain qui jouxtait sa chambre. Une salle de bain pour lui tout seul que lui avait fait installé son père quelques années plus tôt afin qu’il se sente comme chez lui dans cette partie de la maison, Il occupait tout l’étage à lui tout seul. Ses parents vivaient en bas de la grande villa qu’ils avaient fait construire à leur image : moderne, confortable et assez luxueuse pour le quartier. Le jardin n’était pas bien grand, mais à l’abri de tout les regards. De toute façon, aucun des trois n’avait de goût pour le jardinage et cela leur suffisait amplement. Juste la place pour une petite piscine et un pool-house où ils se réunissaient assez souvent avec leurs amis respectifs pour de sympathiques petites soirées.
Serge entreprit de se raser, puis passa sous une douche froide, avant de revêtir une chemise blanche et un pantalon noir à petites rayures. En se coiffant, il s’observa sommairement dans la glace avec un petit sourire d’approbation, satisfait de son image : des épaules larges, bien proportionné par rapport à sa taille, juste un petit peu d’embonpoint mais rien de bien grave, dû à l’arrêt de la compétition de natation qu’il pratiquait avant d’entrer dans le monde du travail. Cela lui donnait un petit côté rassurant qui plaisait aux filles. Son visage avait des traits plutôt réguliers, et ses yeux étaient légèrement étirés, dernières traces du côté maternelle d’un ancêtre asiatique.

En fait de rendez-vous, Serge allait plutôt désarçonner Suzy en se présentant finalement à ce cocktail où, quelques heures plus tôt il avait refusé de se rendre. Donné en l’honneur de l’écrivain Nick Sorel qu’il n’appréciait guère, Serge avait décidé à la dernière minute d’y faire une courte apparition, et par la même occasion une petite surprise à sa fiancée qu’il avait sentie contrariée.
Nick Sorel avait gagné un prix pour son dernier livre « Tragique océan » et, depuis quelques jours, cet événement faisait la une des journaux locaux. La municipalité avait organisé une petite fête en l’honneur du lauréat. Serge trouvait Nick Sorel très suffisant de sa personne, impoli et désagréable.
Il attrapa les clés de son vieux 4x4 noir accroché dans un petit meuble et sortit en fermant soigneusement la porte d’entrée.

Serge monta les quelques marches qui menaient jusqu’au seuil de la salle de réception. Un brouhaha montait de la pièce, indiquant que beaucoup de monde était déjà arrivé. Il aperçut quelques visages connus en observant les gens, mais pas celui de Suzy. Où était-elle ? Elle aurait dû être là. Il avança plus avant dans la salle et fut aussitôt abordé par un représentant du gouvernement qui le salua d’un ton aimable :
- Oh, Monsieur Duval, comment allez-vous ? Vous vous faites bien rare en ce moment. Vous venez de manquer la remise du prix de Monsieur Sorel…
Serge retînt un haussement d’épaule agacé. Il n’était pas venu jusqu’ici pour entendre parler de Nick Sorel, mais pour faire plaisir à Suzy.
- Bonsoir Monsieur Grégoire, n’auriez-vous pas aperçu mademoiselle Clarck ?
L’importun, un verre de punch d’une main et un petit four de l’autre, se tourna pour indiquer le jardin :
- Il me semble que je viens de la voir sortir à l’instant avec Monsieur Sorel, justement…
- Excusez-moi, fit simplement Serge.
Et il planta là l’individu, traversa la pièce à grandes enjambées et descendit les quelques marches qui menaient au jardin, parcimonieusement illuminé. Une fragrance de jasmin lui monta au nez : parfum artificiel ou naturel ? Il n’aurait su le deviner. D’un mouvement de tête circulaire, il scruta les lieux, désert. Il avança encore de quelques pas et c’est alors qu’il les vit : deux silhouettes dans le noir, très proches l’un de l’autre et qui murmuraient. Suzy et Nick Sorel semblaient l’un et l’autre, comploter. Il allait naturellement vers eux, lorsqu’il suspendit son mouvement. Un geste, intime, doux, léger, fit comprendre à Serge la portée de leur intimité. Il vit alors Nick se pencher sur elle et l’embrasser dans les cheveux. Serge venait tout à coup de saisir la trahison. Il recula lentement, le cœur battant la chamade, l’esprit brouillé. Que devait-il faire ? Sortir des fourrés et rugir comme un lion ou bien s’en aller comme il était venu ? Il se sentit soudain grotesque avec son amour en écharpe. Il était ridicule. Comment rivaliser contre un Nick Sorel, réputé, bien plus raffiné que lui et au physique bien plus avantageux ?