Serge écrivait plus particulièrement la nuit. À partir de l’instant où il s'enfermait dans sa chambre, il laissait derrière la porte sa "vraie vie". Dès qu'il touchait un stylo, il sombrait dans son monde. Pour lui, écrire, c'était comme plonger dans un état second où plus rien n'arrivait à l'atteindre. Il oubliait tout et tout le monde. Il partait en voyage, à l’orée de ses émotions, comme pour une grande évasion. Réfléchir, accoucher d’une page noircie devant sa table de travail, c’était une vraie nécessité. La satisfaction de son âme au lendemain de la nuit blanche qu’il venait de passer, au lieu de le fatiguer, le réconfortait.
Durant ces moments hors du temps, il mettait en page une histoire qui lui trottait depuis longtemps dans la tête. Ces derniers mois, il avait donné tout ce qu’il avait pu dans cet ouvrage de trois cents pages. Il en était fier et lorsqu’enfin il avait décidé de l’envoyer chez un éditeur, il était persuadé d’une réponse positive en retour. Puisqu’il avait déjà été édité, il était évident que ce roman qui lui tenait tant à cœur allait l’être aussi. Un tel sujet ne pouvait qu’attirer l’attention du directeur d’édition. Aussi, lorsqu’il avait reçu ce matin là, l’enveloppe bleue, c’était comme s’il avait pris un coup de poing dans le ventre. Il avait beau se dire qu’il allait ranger cette réponse comme les autres, dans le classeur à cet effet, il avait quand même du mal à le digérer. Ses projets tombaient soudain en lambeaux et il ne savait plus que faire.
Serge sortit le manuscrit original de son roman « Au devant de la vie » du tiroir du petit bureau installé sous la fenêtre de sa chambre et le feuilleta un instant, indécis. Que devait-il faire ? Tout reprendre depuis le début ? Approfondir la structure ? Donner plus de chair à ses personnages ? Ajouter des pages ? En retirer ? Il ne le savait plus, l’éditeur n’ayant pas pris la peine de lui expliquer en quelques mots ce qui ne marchait pas dans son récit. Peut-être bien ne l’avait-il même pas lu ? Il n’était pas naïf et savait que cela était bien possible. Le renvoyer à un autre éditeur, ainsi, sans en toucher une ligne. Il pouvait aussi le faire, mais est-ce que cela servirait à quelque chose ? Ses yeux parcouraient les lignes sans vraiment les voir. Les mots qui défilaient, il les connaissait par cœur puisqu’il avait vécu de longs mois, avec. C’était une des raisons qui faisait qu’il n’avait aucune envie de reprendre son texte. Il rouvrit le tiroir, jeta le manuscrit dedans et le referma aussi vite. Demain, il ferait jour. Pour l’instant, il avait rendez-vous avec Suzy et il devait se préparer.