Un jour ordinaire du héros
Comme j’aime cette plage de sable fin blanc chaud doux et les cocotiers qui l’habitent à l’abri de sa côte.
Dans les eaux translucides de la baie du croissant de lune, les petits requins tigre sont les cerbères du lieu.
Je me baigne parmi eux car ils me connaissent maintenant, depuis le temps que je viens ici chaque fois que j’y pense et …
D’une gigantesque claque je l’ai envoyé valdinguer de l’autre côté de la pièce.
Il a cogné le mur et s’est affalé sur le lino avec un bruit sec et un petit cri de bestiole mortifiée.
Foutu réveil avec sa morgue et ses airs prétentieux de celui qui sait l’heure et qui vous donne l’ordre …. et je me suis rendormi.
Mais le cœur n’y était plus le sable était de lin grossier et les requins pataugeaient dans les brouailles de leur orgie.
Je me suis levé à regrets.
En passant, j’ai senti dans mon dos son regard apeuré et accusateur mais j’étais sans commisération pour ce félon.
J’ai fait une halte dans la salle de bain. J’ai vu mon visage bouffi et poivré, ma tignasse hirsute mon œil glauque et j’ai baissé les yeux. Je ne savais plus pourquoi j’étais là et j’ai pris l’escalier qui descend aux communs. J’ai bien failli glisser, mais je m’y attendais car je suis déjà tombé dans ce foutu sentier, surtout le matin quand tout n’est pas encore très clair dans ma tête.
Comme à son habitude, la cafetière faisait la gueule. Elle a un peu mon caractère et n’apprécie guère d’être réveillée de ses rêves magiques.
D’une chiquenaude sur l’arête de son museau, je lui ai signifié d’avoir à m’obéir, aie ! je me suis fait mal à l’index.
Elle a bien essayé de résister quand je lui ai retiré son bocal mais vainement.
Evidemment, elle n’a pu s’empêcher de chuinter tout son saoul avant de livrer mon café.
Elle sait, pourtant, car je le lui ai assez répété, combien son cri lugubre me perfore les tympans.
Le grille pain ne vaut pas mieux que sa voisine. Ah ! ils forment un beau couple ces deux là ! De toutes façons, j’avais oublié d’acheter du pain la veille, je me suis rabattu sur de vieux biscuits trop mous que j’ai recrachés dans l’évier.
Après une excursion, sans sherpas, aux tartisses ; j’ai procédé à ma toilette de chat.
Et puis plus rien ne s’est passé, je suis allé passer le reste de la journée au bureau de l’usine.
Le train-train, la routine.
Les clients qui rouspètent pour les retards.
Les fournisseurs qui gueulent après leurs règlements.
Les ingénieurs de production qui s’époumonent à réclamer leurs matières premières ; ils parlent de kanban, de flux tendus ….
Et surtout la secrétaire callipyge du patron avec sa bouche charnue rouge écarlate, ses yeux marrons noyés de bleu émeraude et ses joues entartrées.
Elle se prénomme Proserpine, mais tout le monde l’appelle ‘Pipine’ dans son dos.
Sa marotte, c’est de venir me faire chier pour un oui ou un non.
Et je dois m’écraser car elle est aussi secrétaire du CE et a tous pouvoirs pour les chèques de vacances et les sorties de fin d’année.
Y’a bien un chef de service, mais on n’le voit jamais. Il a un bureau près de celui du patron et sa porte est toujours fermée. Tous, on se demandent ce qu’il fait ?
Et enfin, les quatre fantômes avec lesquels je partage le bureau.
Ils ont, le plus souvent, des trous noirs à la place des yeux et les lèvres de leurs bouches sont soudées ou cousues selon l’événement.
Ils parlent souvent entre eux, mais je ne suis jamais parvenu à décoder leurs mots.
Au distributeur de boissons chaudes, en particulier, ils passent de longues minutes à évoquer des batailles improbables surtout en temps de paix. Monaco contre Sochaux, Bordeaux contr’Auxerre ….. Ils évoquent des ‘joueurs’, des Dugarry, des Ziza, des tas de noms que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam.
J’ai essayé, une fois, de rentrer dans leur jeu et j’ai lancé avec sérieux :
- «et si on avait Strasbourg contre Perpignan ? »
Pendant un court instant, j’ai cru avoir marqué ; ils me regardaient avec des yeux de merlans frits, puis dans un chorus dysharmonique ont éclatés de rires.
Ils ne m’ont pas vexé, j’avais juste essayé.
Et quand c’est moi qui leur pose des questions :
- «Que pensez-vous du protocole 7 annexé au traité établissant une constitution pour l’Europe et traitant des privilèges et immunités de l’Union? »
- « ? ? ? ? » (ils sont quatre)
- « Ne croyez-vous pas que ces privilèges sont d’un autre temps, que nos démocraties se retrouvent inféodées aux nouveaux seigneurs que sont les parlementaires Européens ? »
- « ? ? ? » (y’en a un qu’est parti aux toilettes !)
Et leurs orbites se creusent, comme si leurs yeux étaient aspirés de l’intérieur par une force surprenante et maléfique. Leurs bouches se soudent et disparaissent complètement comme dans le visage d’un vieillard qui perd son dentier.
Le temps est souvent long. Mais parfois je m’évade.
Je suis le Prince émir de ‘Chams el Khir’, je vis dans une tente ronde faite de toiles et de peaux au milieu du désert rouge de ma Principauté.
A côté de ma tente, une autre tente où se tiennent à ma disposition les femmes de mon harem surveillées et servies par deux éphèbes eunuques.
Mon Vizir est sournois mais fidèle. C’est à lui que j’ordonne d’aller me chercher telle ou telle princesse.
Aujourd’hui, j’ai envie d’être accompagné de Nadir, ma belle eurasienne.
Mon Vizir fait diligence.
Elle soulève la lourde tenture de la porte et s’avance à contre jour de sa démarche de gazelle, ses dentelles de soies transparentes ne cachent rien de son corps, ses yeux scintillent de feux érogènes et mon corps ignescent est prêt à se consumer pour elle.
Elle ouvre la bouche pour me déclarer :
- «J’ai besoin de la facture 6044 »
Je dois avoir l’air hébété car elle réitère :
- « La facture 6044, vous entendez ? »
Cette garce sait parfaitement où trouver dans l’armoire le classeur qui contient la facture en question, mais elle prend un malin plaisir à me casser mes plus beaux rêves chaque fois qu’elle le peut.
Je lui tends la facture en m’efforçant de sourire.
Elle tourne les talons et s’en va dans un déhanchement à vous donner le mal de mer.
Il est l’heure de rentrer et je jubile car ce soir, je suis invité chez mon ami Paul, l’épicier du quartier.
Son vrai prénom c’est Ramadan, mais tout le monde l’appelle Paul.
Sa femme prépare le couscous comme personne.
Et après le couscous, ils m’ont invité à regarder la télé avec eux, et c’est là que j’ai compris les sujets de conversations de mes collègues.
En effet, ce soir là, passait une émission appelée ‘intervilles’, émission dans laquelle des ‘joueurs’ représentants des villes s’affrontent dans des épreuves tout à fait clownesques dans des costumes parfaitement ridicules, mais qui semblent intéresser un nombreux public.
Mais avec le nombre de noms de joueurs à retenir, je comprends que les cervelles de mes acolytes n’aient plus de place pour enregistrer quoique ce soit d’autre.
Je suis parti avant la fin, c’était trop stupide et puis personne ne parlait plus !
Je suis allé ramasser le réveil qui me guettait au fond de la chambre sur le lino.
Je lui ai parlé doucement pour lui expliquer que ce matin j’avais été un peu brusque, mais que je me maîtriserai, désormais et qu’il pouvait sans craintes me réveiller demain. Il m’a regardé de biais, mais son silence en disait long.
Je me suis couché et juste avant d’éteindre ma petite lampe de chevet, je lui ai adressé un clin d’œil. Il a semblé hausser les épaules, mais je n’en suis pas tout à fait certain.
FIN