La terrasse de la villa Santa Marta surplombait la plage de Pallonbaggia, près de Porto Vecchio en Corse. En contrebas, l'eau émeraude laissait deviner les fonds sablonneux tachetés par les herbiers de posidonis.
Au large, des voiliers portés par une brise légère, régataient au milieu des bateaux à moteur qui balafraient les eaux turquoises.
Dans la piscine à débordement prolongeant la terrasse de villa, Guillaume se laissait bercer nonchalamment en plein soleil, l'esprit vide. Il avait dix-sept ans et se reposait de sa nuit de fête passée avec ses amis dans les boîtes de l'île.
Malgré ce cadre idyllique, le garçon n’était pas heureux. La mer, le soleil, le chant des cigales, l'argent facile, les plaisirs sans effort, l'amour de ses parents, rien ne comblait le vide qui était en lui. Il était là, sans énergie, dans cet élément liquide reproduisant la douceur du ventre maternel qu'il regrettait presque d'avoir quitté.
Assis dans l'ombre fraîche du salon, son grand père Ignacio l'observait en silence. Il contemplait son petit fils qu’il voyait pour la première fois. Un gamin longiligne, aux longs cheveux blonds, aux membres fins comme ceux d'une fille. Un corps sans vie flottant dans l'eau chlorée de la piscine. Un frisson incontrôlé le parcourut.
Etait-ce cela le bonheur qu’il avait tant cherché sur les rives boueuses du Rio Minéro ? Parmi ces milliers de guacéros affamés, fouillant les alluvions jour et nuit dans l’espoir de trouver l’esméralda qui allait changer leur vie ?
Il était midi et la faim décida l’adolescent à sortir de l’eau. Il s’essuya et entra dans la maison sous le regard bienveillant de son grand-père que l’on surnommait l’indios.
En fait d’indios, il était, comme beaucoup de colombiens, issu d’un mariage mixte. De sa mère, une indienne kogi, il avait hérité d’un visage impassible aux yeux légèrement bridés. De son père espagnol, il avait le teint mat et les cheveux frisés que le temps avait saupoudrés de neige.
Guillaume ne ressemblait pas à son grand-père, il avait la peau claire et le corps élancé de sa mère d’origine scandinave. A son grand regret, il n’en avait pas ses yeux bleus gris dans lesquels il se perdait parfois. Il avait les yeux marrons de son père, presque aussi noirs que ceux de son grand-père qui le fixaient à présent.
La mère de Guillaume, qui avait préparé le repas, les invita à passer à table.
- Vous venez à table Ignacio, l’invita-t-elle, visiblement mal à l’aise.
- Muy bien, lui répondit-il. Son français était limité et il l’émaillait souvent de mots hispaniques.
Il vint s’asseoir face à Guillaume avec un sourire qui dévoilât des dents jaunies et usées par la coca.
- Vous aimez les tomates à l’huile d’olive ?
- Sí, los tomates c’est de chez moi.
Il goûta cependant l’huile d’olive avec circonspection puis se résolut à en manger. Il s’était nourri de bien pire lorsqu’il traversait la selva à la recherche de prospecteurs clandestins.
Puis il fit honneur au veau aux olives sous le regard soulagé de la mère. Le vieil homme reprit même plusieurs fois du plat, habitué à profiter de l’abondance quand elle se présentait.
Une fois repus, il allât fumer un cigare malodorant dans le salon sous le regard désapprobateur de la mère qui ne dit mot. Ce n’était pas le moment de se fâcher avec cet homme dont les manières étaient si différentes des siennes.
Elle en voulait à son mari d’être reparti pour Paris si rapidement, lui laissant la charge de gérer ce beau-père dont la réputation la mettait mal à l’aise. Il y était question d’émeraudes, de règlements de comptes et surtout de la mort tragique de sa femme.
Elle rangea la table rapidement et partit à la plage pour échapper à l’atmosphère qui l’oppressait.
Le grand père et le petit fils restèrent seuls. Guillaume se connecta à un jeu en ligne sur l’ordinateur du salon pendant qu’Ignacio continuait à savourer son cigare, les yeux dans le vide.
Après quelques instants de silence, le vieil homme s’intéressa à l’activité de son petit fils.
- Qué Es esto ? Demanda-t-il en désignant l’écran.
Guillaume, qui avait quelques notions d’Espagnol, lui répondit
- Un juego, un jeu.
- Ah… Un juego…, dit-il d’un air songeur.
Des jeux il en connaissait beaucoup. De ceux de sa petite enfance avec les animaux parfois dangereux de la selva, aux jeux de cartes ou de dés qui se finissaient souvent à la machette lorsque les mises étaient trop grosses. Mais là, un jeu sur l’ordinateur où l’on tue et l’on meurt sans risque, où était l’apprentissage pour devenir plus fort dans la vie ?
Il ne comprenait pas cet intérêt pour un monde imaginaire.
- Hijito, viens à côté de moi.
Guillaume mit son jeu en pause à regret et vint s’asseoir à côté de son grand père.
- Qu’est que tu veux faire après ? lui demanda le vieil homme.
- Tu veux dire plus tard ?
- Sí
- Papa veut que je sois médecin.
- Un médico, el bién.
- Mais tù, tu veux devenir un médico ?
- Je ne sais pas, cela ferait plaisir à Papa. Et toi grand père, qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Ignacio fronça les sourcils, signe qu’il essayait de bien comprendre la question, puis répondit :
- Soy un esmeraldero.
Ce fut au tour de Guillaume de plisser le front.
- Tu es un esméraldéro ? esméraldas ce sont les émeraudes, esméraldéro marchand d’émeraudes ?
- Sí marchand d’émeraudes mais pas las tasas, les taxes, rectifia-t-il. Contrabando.
- Tu fais de la contrebande d’émeraudes ! Mais c’est dangereux !
Guillaume avait lu quantité d’articles sur ces contrebandiers, sans foi ni loi qui rachetaient les émeraudes à ces « guacéros » dépenaillés ou aux mineurs indélicats. La poudre parlait plus souvent que les articles de loi.
- Peligroso, dangereux sí.
- Pourquoi ?
- Por qué ! la réponse lui semblait évidente mais il se résolut à commencer par le début. Après tout, n’était-ce pas son petit fils et son histoire lui appartenait aussi.
- Y’e suis né à Palomino, el nord de Colombia. Ma madré era une india kogi. Un flot des paroles commença à s’écouler, intarissable dans un mélange de mots français et espagnols que l’adolescent comprenait plus qu’il ne traduisait.
« Mon père nous a laissé alors que j’étais très jeune. Certaines rumeurs prétendent qu’il avait trouvé une sépulture Tayronas avec de nombreux objets en or mais que ses associés l’avaient tué pour récupérer le trésor. Je n’ai jamais su si c’était vrai.
Ma mère, restée seule, m’éleva tant bien que mal jusqu’à l’âge de 12 ans où elle me demanda de partir. C’est l’âge où, dans sa tribu, on est considéré comme adulte.
Elle avait trouvé un autre mari et me donna 50 pesos, une fortune pour elle, et me dit « vaya ». Je compris, à ce moment là, que mon voyage d’adulte allait commencer.
Je partis pour le village natal de ma mère dans la Sierra de Santa Marta. Je savais que les indiens kogis m’accueilleraient. Je partageais leur pauvre existence pendant quelques mois puis je me résolus m’en aller afin de ne pas devenir une charge pour eux. Leurs territoires se réduisaient de jour en jour sous la pression des paysans qui cultivaient la coca pour les cartels
Je suis allé à Muzo où, paraît-il, on pouvait faire fortune en quelques jours. Comme des milliers d’autres guacéros, chercheurs de trésor, je me retrouvais à fouiller les gravats en contrebas de la mine d’émeraudes du gouvernement.
Plein d’espoir je me mis à retourner des tonnes et des tonnes d’alluvions avec parfois la chance de trouver une petite émeraude que je vendais sur place à un homme de la mafia pour quelques pesos, juste de quoi ne pas mourir de faim. Je m’étais fait un ami, Manuel, qui venait de la même ville que moi. Nous creusions ensemble et nous partagions des feuilles de coca que nous mâchions afin que le travail nous semble moins dur.
Manuel était devenu le frère que je n’avais pas eu. Un jour, je découvris une grosse émeraude, celle qui allait me sortir de cet enfer. Elle devait bien faire trois cents kilates, trois cents carats. Plutôt que de la vendre pour une bouchée de pain, je la dissimulais dans ma botte et continuais à chercher comme si de rien n’était. Manuel m’avait vu et ne dit rien non plus.
Le soir nous décidâmes de quitter le camp le lendemain et d’aller directement vendre la pierre à Bogotta. Au matin, Manuel et la pierre avaient disparus.
Tu vois Guillaume, lorsqu’il s’agit de beaucoup d’argent, il n’y a plus d’ami ni de famille, dit-il plein d’amertume. Puis il reprit son récit.
Ecœuré, je compris qu’il me serait impossible de sortir de cet enfer en comptant simplement sur la chance. C’est à ce moment là que j’ai décidé de monter ma propre organisation.
J’avais repéré un grand noir athlétique qui ne parlait à personne, nous le surnommions Maximo. Je mis plusieurs semaines pour gagner sa confiance mais nous finîmes par conclure un pacte devant la Sainte Vierge. Chacun avait le droit de vie ou de mort sur celui qui aurait trahi l’autre. Nous nous baptisâmes les Santa Maria. D’autres nous rejoignirent et notre organisation clandestine grossit et se structura petit à petit.
Les émeraudes que nous trouvions ne finissaient plus systématiquement dans les poches de la mafia, nous en rachetions même aux autres guacéros.
Tout allait pour le mieux. Malheureusement, la baisse du rendement fut trop importante et la mafia en rechercha la cause. Un matin, une bande armée de mitraillettes nous encercla.
L’espion de la mafia, un certain Rodriguez, les rejoignis et désigna tous ceux de notre organisation qu’il avait identifiés. Il ne me connaissait pas mais montra Maximo qui fut amené au milieu du rio Minéro avec une dizaine d’autres. Tous furent abattus pour l’exemple. Un voile de tristesse passa devant les yeux du vieil homme.
Encore aujourd’hui, je me sens responsable de leur mort. Ils m’avaient fait confiance et je me suis contenté de succès immédiats, sans chercher plus loin.
Voici une autre leçon Guillaume, la réussite n’est pas éternelle, il faut toujours se remettre en question sinon tu es mort.
- Mais grand-père, tous ceux qui réussissent ne meurent pas de mort violente, fit remarquer Guillaume.
- Tu crois que de se contenter d’un succès sans se remettre en question est une belle façon de vivre ?
Cette histoire et cette dernière remarque, inattendue chez un homme ayant fait si peu d'études, bouleversaient Guillaume. Ce matin il flottait inconscient, ignorant des drames du monde. Maintenant, au travers du récit de son grand père, il découvrait un univers implacable, bien loin de la sécurité qui le surprotégeait, qui lui donnait si peu envie de vivre.
- Et grand-mère ? demanda-t-il après un instant de réflexion.
- Ah, ta grand mère, comme elle était belle. C’était une indienne kogi comme ma mère. Je l’ai rencontrée à Bogotta dans un bordel.
- C’était une prostituée ?
- Pour les Kogis, qui se considèrent comme les gardiens de la terre, nous sommes des « hermanos menores », des petits frères. Les relations sexuelles avec les peuples non indiens ne comptent pas pour eux. Alors gagner de l’argent par ce moyen, surtout si on est pauvre et illettré, n’est pas important.
Une grand-mère prostituée, si maman savait ça ! Pas étonnant que son père soit toujours resté évasif sur le sujet, se dit l’adolescent.
- Pourquoi les Kogis nous prennent-ils pour des « petits frères » ?
- Leur religion est très ancienne. La sierra Nevada de Santa Marta est leur montagne sacrée, c’est le point d’équilibre du monde et ils en sont les responsables. Leurs chamans prétendent contrôler les éléments en faisant des offrandes à la terre. Ce sont les grands frères qui protègent ainsi les petits frères des catastrophes naturelles.
- Tu crois à tout ça, ce n’est pas un peu primitif ?
- J’ai été baptisé et je crois à la Vierge Marie. Mais on ne peut pas qualifier de primitif une religion qui prône l’égalité, où il n’y a ni riches ni pauvres, où les biens sont partagés équitablement, où les femmes sont respectées et dont l’idéal est de vivre ensemble, en paix pour le bonheur de tous. Si ça c’est être primitif alors la religion chrétienne l’est aussi.
Guillaume resta un moment silencieux. Pas si primitifs que cela après tout, conclut-il.
Puis il revint à une autre question dont il n’avait jamais eu la réponse.
- Pourquoi as-tu envoyé papa en France ?
Les questions se bousculaient et Ignacio sourit devant l’intérêt qu’il suscitait à son petit fils si différent de lui, si éloigné de sa Colombie où la mort faisait tant aimer la vie.
- Après le massacre de nos amis, nous avons arrêté notre trafic, le temps de nous réorganiser et de trouver les coupables. Ce fut d’abord le traître Rodriguez qui se croyait à l’abri dans la ville voisine de Turija. Sa mort ressembla à un banal accident de voiture et la mafia ne fit même pas la relation avec l’assassinat de nos amis. Nos recherches nous amenèrent à découvrir tous les rouages de l’organisation mafieuse qui contrôlait le trafic des émeraudes.
Une partie des émeraudes trouvées à la mine était répertoriée et envoyée à Bogotta, mais la majorité des pierres était soustraites par les trafiquants. Elle permettait de recycler les narco-dollards.
C’était cet argent qui servait à soudoyer les officiels, à payer les mineurs indélicats et les pauvres guacéros affamés que nous étions. Une fois revendues, non seulement elles procuraient de substantiels bénéfices, mais en plus, elles blanchissaient l’argent de la drogue. Face à cet ennemi si puissant et multiple, nous comprîmes que la moindre tentative de notre part, pour nous venger, serait à nouveau noyée dans le sang.
Nous recommençâmes notre trafic, mais à une plus petite échelle, et nous recherchâmes d’anciennes mines, perdues dans la sierra, que seuls les indiens connaissaient. Quelques découvertes heureuses nous permirent d’améliorer notre situation.
C’est alors que les cartels entrèrent dans un conflit pour le contrôle des mines d’émeraudes, on l’appela la Guerra Verde. Deux camps s’affrontèrent, rendant la région des mines instable et dangereuse. La production d’émeraudes se tarit, ce qui provoqua une flambée des cours. Notre petit trafic prospéra d’une manière inespérée et je quittais définitivement le rio Minéro pour Bogotta.
C’est là que j’ai rencontré Marta, ta grand-mère, j’avais vingt ans et elle dix-huit.
A l’évocation de sa femme, le vieil homme, au visage durci par les années et les épreuves, passa son gros doigt sous sa paupière épaisse pour essuyer une larme cristalline.
Guillaume détourna les yeux pour ne pas indisposer son grand-père. Ce dernier l’attira contre lui et le serra en silence, le temps que l’émotion s’estompe. Puis il reprit en soupirant.
- Elle avait été amenée très jeune à Bogotta avec son frère par un fermier qui les avait très vite oubliés.
Belle de visage et fière d’allure, elle était parfumée, coiffée, maquillée, portait des bas nylon, des bottines et des jupes courtes. C’était la plus jolie pensionnaire du Bleu Blanc Rouge, un établissement tenu par un Français de Corse.
Séduit par ma belle cousine, je suis un peu indien moi aussi, je fréquentais assidûment l’établissement. C’est là que j’appris quelques mots de français et que j’entendis parler de ce pays où l’état protégeait tous ses habitants.
Je n’imaginais pas que cela fut possible, je n’avais connu que les contrées reculées de la Colombie où seule la loi du plus fort prévalait, où les meurtres d’indiens n’étaient jamais punis.
Le patron du Bleu Blanc Rouge m’aimait bien. Un jour je lui ai proposé de racheter la liberté de Marta avec des émeraudes afin de l’épouser. Il avait souri et avait sorti un champagne français en me disant.
- Tu t’es enfin décidé, Marta m’a parlé de ce mariage depuis des semaines. Tu t’y connais peut-être avec les émeraudes mais pour les femmes, tu as encore du travail.
Nous nous mariâmes au Bleu Blanc Rouge deux semaines plus tard et ton père naquît quelques mois après. C’est la plus belle période de ma vie.
L’argent entrait à flot, mon commerce d’émeraudes prospérait, nos petites mines isolées donnaient des pierres de qualité et les mafias étaient tellement affaiblies après leur guerre, qu’elles ne se souciaient plus de nous. Cette accalmie dura deux ans, deux années pendant lesquelles j’appris à lire et à écrire.
Puis un jour nous reçûmes un message de ma mère. Elle était très malade et voulait voir son petit fils avant de partir. Nous prîmes l’avion pour Palomito puis un camion nous emmena jusqu’au village indien kogi où elle s’était retirée.
Nous traversâmes les champs de coca et de marijuana cultivés par les paysans travaillant pour les cartels, puis nous arrivâmes en terre kogie. Des cultures variées s’y faisaient en espalier, fèves, pommes de terre, bananes, maïs, fruits s’y développaient à différentes altitudes, ce qui permettait d’en étaler les récoltes sur une plus longue période. Le village indien était constitué d’une dizaine de huttes rondes aux toits de palmes tressées. La plus grande était celle du Mamos, une sorte de chaman, responsable de la petite communauté. C’est dans sa hutte que nous trouvâmes ma mère allongée sur une natte. Dans la pénombre, je reconnus à peine son visage amaigri et ridé par les ans. A côté d’elle, était posé un encensoir en terre cuite dans lequel se consumaient des herbes séchées. Ma mère était revêtue de la tenue traditionnelle kogie, en coton blanc.
Lorsque je me suis approché, elle me prit la main et tenta de se relever pour prendre notre fils, mais y renonça. Elle était trop faible. J’approchais son visage afin qu’elle puisse l’embrasser.
Ma femme vint à son tour et caressa les cheveux de ma mère. Dans leurs regards passa une étincelle, une parcelle d’énergie de vie, l’héritage de celle qui s’en va pour celle qui s’en vient. L’instant fut fugace et magique, il résumait à lui seul tout l’amour dont sont capables toutes les mères du monde.
Une détonation lointaine m’arracha à ce moment de recueillement. Je sortis pour écouter et je vis des indiens accourir et se regrouper au centre du village.
- Bandidos avec des fusils, ils tirent sur tout le monde ! Sauvez-vous vite !
- Un coup de feu plus proche retentit, suivi d’une rafale de pistolet automatique.
- Vite, vite !
Cédant à la panique, je retournais dans la hutte et j’entraînais ma femme et mon fils en direction de la forêt toute proche. Les coups de feu provenaient de partout, le village était encerclé.
Les balles fusaient au dessus de nos têtes alors que nous nous enfoncions dans la forêt avec les indiens affolés. Certains tombaient autour de nous et Marta reçut une balle dans le dos. Je la pris dans mes bras et je continuais à fuir loin du village dont la fumée des huttes brûlées commençait à monter au-dessus des arbres.
Nos poursuivants cessèrent leur traque et nous pûmes enfin nous arrêter pour soigner nos plaies. Marta saignait abondamment et je lui confectionnais un pansement avec une bande de coton que me donna un des survivants. Le village n’existait plus, les terres allaient être récupérées au profit des narco trafiquants. Il y aurait probablement une enquête mais les coupables ne seraient jamais poursuivis.
Nous gagnâmes un village situé plus haut dans la montagne où le Mamos local tenta de soigner Marta, mais en vain. La balle était entrée profondément et nous ne pûmes l’emmener à temps vers un hôpital. Elle mourût dans mes bras sous le regard incrédule de notre fils. Je me rappelle qu’il prenait ses mains qui l’avaient caressé si souvent et tentait de leur redonner vie en les posant sur son visage en pleurs. Même s’il n’en parle jamais, je sais qu’il n’a pas oublié ce terrible moment.
Moi aussi, mon cœur ne s’est jamais consolé. A l’époque j’en voulais à la terre entière, j’en voulais à ceux qui m’avaient volé ce bonheur que j’avais à peine entrevu.
Après avoir enterré Marta au côté de ma mère dans les montagnes sacrées, je suis reparti à Bogotta, bien décidé à me venger. Mais tu sais Hijito, seul j’aurai pu en tuer quelques uns mais cela n’aurait pas changé les choses.
Finalement j’ai décidé de réorganiser la Santa Maria afin de financer la ligue indienne de la Sierra qui luttait pour faire reconnaître les droits des indiens de Colombie. Grâce à l’argent des émeraudes, ils purent payer des avocats et des juristes qui intentèrent des procès contre les grands propriétaires et les hommes politiques à la solde des cartels.
Cette stratégie s’avéra payante et nous commençâmes à obtenir quelques succès. Malheureusement nos actions nous firent beaucoup d’ennemis et des leaders de la ligue indienne furent victimes d’attentats. Moi-même, alors que je ramenais ton père de l’école, ma voiture fut mitraillée en pleine rue de Bogotta. Je reçus une balle dans la cuisse mais nous eûmes quand même beaucoup de chance de rester en vie. C’est là que j’ai décidé d’envoyer ton père en France.
Le patron du Bleu Blanc Rouge rentrait chez lui, en Corse, et il accepta d’emmener ton père pour le mettre à l’abri.
- C’est oncle Michel ? c’était lui le patron du Bleu Blanc Rouge ?
- Oui, c’est lui qui a élevé ton père avec l’argent que je lui envoyais.
Quant à moi, je changeais d’identité et nous continuâmes à financer clandestinement les mouvements indiens.
Aujourd’hui des milliers d’ hectares ont été rachetés aux paysans et les tribus indiennes se sont regroupées dans une association reconnue par l’ONU. Mais la lutte n’est pas terminée pour autant. Des groupes de paramilitaires, sous le couvert de luttes idéologiques, s’affrontent toujours pour le contrôle du négoce de cocaïne. Ils torturent et assassinent les indiens s’ils ont le malheur de gêner leurs activités.
- Mais cela aura-t-il une fin ? interrogea Guillaume.
- Je ne sais pas, mais je continuerai tant que vivra en moi l’étincelle que je vis dans les yeux de ta grand mère le jour de sa mort.
- Mais tous ces morts…, hésita le garçon.
- Comme je te l’ai déjà dit, la mort et les malheurs rendent des moments comme celui-ci merveilleux. Dans ce pays si beau, si calme, dans cette belle maison avec mon petit fils, sans crainte pour sa vie. Si tu savais comme je suis heureux de vivre cet instant.
Les yeux de son grand-père se brouillèrent à nouveau de larmes, mais cette fois de bonheur, qui coulèrent en silence.
Guillaume détourna les yeux et essaya en vain de ne pas pleurer.
- N’aies pas honte de pleurer, les vrais hommes pleurent aussi, le rassura son grand -père. »
Puis le regard de Guillaume se porta sur l’écran de son ordinateur qui était toujours en pause. Il semblait lui dire : « je t’attends, je t’attends, viens dans le monde infini du virtuel. Dans un monde loin de ton quotidien ». D’un geste rageur Guillaume arrêta la machine. Que de temps perdu inutilement alors qu’il y avait tant à faire.
Une lumière se produisit en lui comme cela arrive rarement dans la vie. De ces révélations qui illuminent le chemin de ceux qui cherchent depuis longtemps. Il comprit que sa vie allait enfin servir à quelque chose. Que son monde serait maintenant celui de son grand père, là bas dans la Sierra Marta où un peuple oublié avait besoin de lui.
- La Santa Maria existe toujours ?-
- Elle a bien changé et ce n'est plus moi qui la dirige. Ses membres ne creusent plus la terre et sont plus souvent à Wall Street que dans la sierra. Nous avons compris qu'il faut beaucoup d'argent pour combattre la drogue
- Je veux vous rejoindre, tu crois qu'ils voudront de moi ?.
- Je ne sais pas si leur nouveau chef sera d'accord.
- Pourquoi ?
- C'est ton père.