J’ai grandi sur une ferme. Quand maman est morte, mon père a vendu sa terre, mais il a gardé la maison qu’il avait hérité de mon grand-père.
Faut voir que, avec mon paternel, le temps passé à entretenir la demeure de ses ancêtres ne se discute pas. Aujourd’hui, donc, il coule ses vieux jours loin de tout. Il répare ou rénove sa maison à l’année longue. Bien sûr, l’été il jardine et, l’hiver, il pellette la neige.
Encore petit, je l’ai suivi sur la terre. Les labours, les semailles ou les récoltes n’attendaient pas. Fallait aussi prendre soin des animaux et s’occuper de leurs bâtiments.
La saison et la température étaient les seules choses qui comptaient. Elles dirigeaient littéralement nos existences. Les heures travaillées ainsi que la fatigue physique n’avaient aucune importance.
Bien sûr, on vivait au grand-air et on mangeait ‘biologique’ à souhait. C’était peut-être un mode de vie sain, mais drôlement dur pour le corps et le moral. Aussi, dès que j’ai pu, je suis parti faire mes études à la grande ville et, enfin, je me libérais des tâches quotidiennes de la ferme.
Mon père m’invite encore chez lui à l’occasion. J’aimerais bien y aller, toutefois je trouve toujours un prétexte pour me défiler de ses invitations. Il ne le sait pas, mais j’ai bien changé depuis que je suis parti de la maison. Je ne suis plus du tout le garçon qu’il a connu.
Mes amis, par exemple, ont des anneaux partout : aux oreilles, aux babines et dans le nez. Leurs têtes aux couleurs vives attirent l’attention des gens dans la rue : cheveux orange, bleu, rouge ou vert…
Ils ne l’ont pas toujours facile, mais rien ni personne ne les dérangent parce qu’ils portent toujours sur eux des outils de protection. Ce peut-être une chaîne, une matraque ou un poignard. Ces objets préviennent les commentaires désagréables. Ils protègent aussi des mauvais coups et éloignent ces maudites races un peu bâtardes.
Moi, je suis comme eux, et j’aimerais bien pouvoir porter un os dans le nez plus longtemps sans en souffrir. Alors, je me vois mal arriver chez mon père seul ou avec mes amis.
Lui, il bâtit, alors que nous on casse. Lui se remet de la fatigue du travail, pendant que nous on a une gueule de bois en permanence.
À ce compte là, si j’allais chez lui, il ferait peut-être des envieux chez mes amis ! J’en perdrais plusieurs, et je me retrouverais aussi coincé qu’avant mon départ pour mes études à la grande ville.
Jeannarrache_911
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