Vaquéro ( cowboy )

Chère maman,

Je te fais parvenir de mes nouvelles pour ne pas que tu t’inquiètes car je suis sûr que ton âme est restée aussi sensible que la gâchette de mon revolver. Tu as toujours cru au petit jésus et je me souviens que tu priais très fort quand papa m’apprenait le tir de précision.

Tu sais, papa avait la mèche plutôt courte. Mais il faisait preuve de sagesse lorsqu’il dégainait son arme pour tirer d’abord et poser des questions ensuite. Il a vraiment bien fait de me montrer le maniement des armes. Je peux ainsi protéger mon pays et moi-même contre les voleurs, les violeurs et, sait-on jamais, les communistes.

T’auras deviné que je suis parti de la maison parce que j’en avais assez de pratiquer le tir sur des cibles de carton. En fait, je suis allé à la ville pour tirer sur le premier barbu aux cheveux longs que j’allais croiser.

Je voulais savoir ce que cela faisait que de voir mourir un crotté. L’expérience m’a laissé plutôt froid, pour ne pas dire indifférent.
Mais le shérif, qui est venu me voir à ce moment là, ne pouvait pas partager mon indifférence. J’avais abattu un prêcheur.

Heureusement que ce même shérif connaissait les vraies valeurs de notre pays. La victime avait peut-être été porteuse de la bonne Parole, mais elle s’était attiré des ennuis par son accoutrement de juif errant. Et donc, en deux temps trois mouvements, cet officier de police m’a expédié dans la cavalerie pour y accomplir mon service militaire. C’était ma punition pour avoir abattu un pouilleux de bonne famille.

Je peux t’affirmer, chère maman, que la vie dans un régiment de cavalerie n’a rien de rose. De longues randonnées à cheval au travers un désert aride et sous un soleil de plomb ne sont pas de tout repos. De plus, il faut vraiment avoir foi en la patrie pour chevaucher au milieu de gars qui sentent le cheval à plein nez.

C’est heureux que, à cette époque, j’aie pu pratiquer mon tir contre les méchants indiens qui veulent nous voler des terres, nous transmettre des maladies vénériennes et nous inciter à fumer du tabac à pipe. On m’a du reste décoré comme tireur d’élite pour cela. Du même coup, on m’a aussi traité pour une maladie bonne à rien qui m’a valu une libération de service.

J’ai encore du mal à m’adapter à la vie civile et, selon la justice actuelle, j’ai bien commis quelques petites erreurs, ici et là.
C’est qu’on m’a dompté à tirer sur tout ce qui bouge, sans discernement d’âge ou de sexe, lorsque je fais face à l’ennemi de mon bien. Par contre, on m’a toujours gracié en raison de mes états de service rendus à la patrie et du mérite de mes décorations.

Je me suis fait une copine aussi. Mais j’ai dû la quitter parce qu’elle a fait de l’œil à un ami commun. Avant de me séparer d’elle, je l’ai attachée avec mon lasso et, sous ses yeux, j’ai violé le gars qu’elle reluquait. Comme ça, elle et lui apprendront à respecter les bonnes mœurs.

Depuis ce léger incident, je continue de chevaucher par monts, vaux et vallées. Ce faisant, je chique du tabac que je crache avec la précision d’un expert et je ne dors jamais sans mon arme.
Parfois, je fais de drôles de rencontre. Par exemple, ce vieux bonhomme qui m’a prédit qu’un jour les gens allaient s’aligner pour danser sur de la musique de cheval !

Pauvre vieux, va, il est devenu fou.

Malgré ces mauvaises rencontres, je pense que la vie n’est pas si mal après tout. D’ailleurs, mon cheval est une bonne bête qui m’aime bien. Moi aussi je l’aime bien. C’est important, très important dans la vie que de bien s’entendre avec son cheval. Surtout quand on doit se mettre à rattraper des vaches qui se sont égarées du troupeau.

À bientôt,

Ton fils Randolph