Une Villa sur la côte (extrait)

Portrait de xaba

"...Je poursuis ma route. J'ai emprunté une petite rue pour m'extirper de ce piège grossier qui aurait pu me détourner de mon objectif. Je ne dois pas tarder. La côte n'attendra pas. La villa fera bien ce qu'elle voudra... Je compte les kilomètres. Je les enfile sur un ruban interminable qui maintenant ne se déploie plus à perte de vue et qui, s'il semble ne pas avoir de fin, déboule toutefois sur un horizon dès lors plus court. C'est ainsi que je suppose qu'un jour le monde devra s'effacer. Il se recroquevillera; il rétrécira, il se ramassera sur son centre – cet éternel invisible et profond- tel les fruits secs et ridés se replient sur eux même lorsque ils n'ont plus rien à offrir sinon une pulpe blette et aigre. Une petite pichenette, un craquement sinistre et tout l'univers s'écoulera d'une sorte de vieille noix funèbre brisée dont on déplorera alors mais un peu tard la dispersion des cendres. Et tout deviendra obscur, petit mais simultanément énorme et à la fois infini. D'autres nous ont convaincu que l'univers tient déjà dans une coquille de noix. Ils ont une vision moins obscure que la mienne. Moi je me presse seulement pour ne pas être rattrapé par la vision manichéenne que j'ai de la vie. Je me fixe des épreuves, je me teste au quotidien, je pousse des mots supposés rédempteurs - mais pour qui? - et dont seul le futur confirmera ou pas l'exactitude. C'est aujourd'hui sur une route en partance vers la côte. Cela aurait pu être hier en râpant des carottes ou en chassant la perdrix dans les Landes. Peu importe. Le ciel s'affaisse. Voilà l'important. Je ne dois surtout pas le perdre de vue...

Il me faudrait l'énergie de tendre le bras pour saisir cette frontière impossible, pour la tirer un peu plus à moi. J'aurais ainsi le sentiment d'aller plus vite ou pour le moins de voir ma destination plus imminente et certaine. Je n'en ai pas la force. Je n'en ai pas même la conviction. Car je suis rendu à une étape tout à fait cruciale de mon périple. Il m'est en effet difficile de savoir si je progresse, si je vais de l'avant, ou si c'est au contraire la côte qui vient à ma rencontre ou encore– c'est tout à fait plausible- si c'est elle qui contrarie cette échéance.
Ce malaise est fréquent chez ceux qui vivent de la route. Les voyages, surtout ceux si bien ruminés à l'avance qu'on en épuise toutes les surprises jusqu'à leur retour avant même d'avoir bouclé ses valises, ces voyages répondent à un itinéraire sinueux et irrémédiable. Au départ une euphorie transporte. Ceux qui restent pourront être maussades ou tristes. Le plus souvent ils ne sentent rien sinon une douleur égoïste ou une angoisse assez diffuse que l'on localisera chez eux sans trop se tromper à la hauteur de leur nombril. «Tu me quittes» gémissent-ils «et moi je vais rester tout(e) seul(e). Dis tu reviens quand?». On partagera à l'éventuel un peu de cette détresse. On versera une larme de connivence. On se tordra les doigts, on épuisera leur mouchoir. Puis très vite on tournera les yeux pour ne plus regarder que vers l'avant, là ou tout est écrit, là où tout est possible..."