Quand je dis à quelqu’un que j’ai traversé les États-Unis et le Mexique jusqu’à la frontière du Guatemala, ce quelqu'un sourit. Quand j’ajoute que j’ai fait ce périple en vélo, habituellement les yeux de mon interlocuteur s’écarquillent et il me pose un paquet de questions.
Mon départ de Montréal s’est effectué en automne, et j’ai eu une température automnale presque tout au long de mon parcours. Le froid ne m’a pas incommodé et je n’ai jamais eu à subir de chaleur écrasante. Par contre, j’ai dû me méfier du soleil, surtout lorsque je me suis retrouvé au-dessus des nuages dans les Andes.
Je suis parti en octobre 1976 sur un vélo conventionnel de dix vitesses, un véhicule lourd, lent, mais résistant. Mes bagages étaient aussi lourds que mon vélo. Deux sacs remplis de vêtements, d’outils et d’une trousse de premiers soins attachés à un porte-bagages au-dessus de la roue arrière. Une petite tente et un sac de couchage, enveloppés dans une toile étanche et retenus par des bandes élastiques, couvraient ces deux sacs.
Au cours d’une telle randonnée, les jours de congé sont inexistants. Je ne m’attendais pas à ce qu’un bain chaud et un lit douillet m’aident à récupérer mes forces. J’ai donc commencé par rouler modérément les premiers jours. Je réprimais l’envie de foncer droit devant, à tête baissée, et je ne forçais que pour gravir les collines qui se présentaient sur la route.
Pendant cette adaptation physique, je procédais aussi à des ajustements mécaniques. Le dérailleur de vitesses, l’alignement des roues, la pression des pneus, les freins et leurs caoutchoucs, tout cela demande un entretien régulier.
Puis un rythme s’est imposé de lui-même. Pédaler à forte cadence dès la première heure du matin me permettait de couvrir presque la moitié de la distance quotidienne. D’un point A à un point B, je parcourais en moyenne 100 km par jour. Souvent plus, rarement moins. En excluant, bien sûr, le kilométrage fait sur chacun de ces points.
D’ailleurs, j’en étais déjà à ce rythme lorsque j’arrivais à Windsor, en Ontario, après trois semaines de route depuis Montréal. À partir de Windsor, je traversais le pont pour entrer aux États-Unis par la ville de Détroit où mon passage à la douane s’est fait sans difficultés. Ensuite, j’allais rouler sur des routes secondaires jusqu’à Brownsville, Texas, pour enfin passer la frontière mexicaine à Matamoros et, de là, me rendre à Tapachula, ville frontière avec le Guatemala.
Le vent est un facteur qu’il faut considérer très sérieusement quand on fait ce type de randonnée. En Amérique du Nord, un cycliste qui roule du nord au sud, ou d’est en ouest, aura presque toujours à faire face à un vent latéral, sinon carrément frontal.
Or, un vent latéral, même fort, se prend assez bien. Mais rouler directement à l’encontre d’un vent fort est une autre paire de manches. Cela peut être pénible et décourageant. En pareil cas, il vaut mieux changer de route de façon à se retrouver avec un vent latéral.
Cette manœuvre est facile à exécuter aux États-Unis car il y a plusieurs routes. Bien sûr, la durée et le kilométrage d’un trajet se trouvent allongés, mais c’est une bonne manière d’éviter l’épuisement et le découragement.
La pluie est certainement l’élément qui peut tout gâcher dans ce genre de voyage. L’eau aveugle le cycliste. Elle agit comme des gouttes de shampoing qui pénètrent dans les yeux. De plus, elle empêche le caoutchouc des freins d’adhérer adéquatement sur le métal des jantes de roues. Donc, si la pluie est moindrement forte, attention, car le vélo n’a tout simplement plus de freins !
Rouler du matin au soir et vivre en plein air 24 heures par jour font en sorte que manger devient une obsession. Les cuisses, les plus gros muscles du corps, sont constamment sollicités pour faire tourner le pédalier. Les muscles étant plus lourds que la graisse, je me suis retrouvé avec 16 kilos de plus lorsque j’arrivais en Nouvelle-Orléans.
Sans être prétentieux, je souhaitais atteindre l’autre Amérique en quelques mois seulement, et ce, même s’il y avait beaucoup de facteurs inconnus sur ma route. Cependant, au Mexique, la route était trop cahoteuse. Les roues du vélo se fragilisaient et perdaient leur alignement. Les changer aurait été la meilleure solution. Mais même à Mexico, la capitale, il n’y avait pas de fournisseurs pour mon type de vélo.
Continuer n’avait plus de sens, puisque les voies routières du Guatemala étaient identiques à celles du Mexique. Aussi, à Tapachula, après avoir pédalé pendant quatre mois et une semaine, je vendais mon transporteur, pour une somme symbolique, à un papa qui voulait faire un cadeau à son fils.
Curieusement, lorsque je voyais ce père de famille s’éloigner avec mon vélo, je me sentais aussi démuni qu’un cavalier qui vient de perdre sa monture.
JeanNarrache_911
807 mots.
Août 09