Ma voisine a foutu le camp et son mari est devenu monoparental ! Les pipes de ma blonde ne valent pas plus que les commérages de sa mère. Mon chat est indifférent à ma présence dans ma propre maison et les tuyaux sous l’évier de ma cuisine ont un urgent besoin d’être changés.
C’en est trop pour ma petite tête. Il est grand temps que je m’adapte à la réalité, que je revienne sur terre, que j’agisse comme un homme, quoi !
Aussi, je vais revenir à ce que j’ai appris lorsque j’étais à la défense nationale. Et comme tout le monde sait que l’attaque est la meilleure défense, je vais tout simplement donner des cours de meurtre 101. Le temps de me refaire la main et j’ai l’impression que je vais connaître un succès formidable.
Je sais cependant que j’ai du pain sur la planche. Le flingueur ou celui qui veut se flinguer connaît mal les facettes de son art. Il me faudra l’éduquer, lui faire manger du cochon de sorte qu’il n’en vienne pas à s’imaginer qu’une piste d’atterrissage puisse être verticale.
Je devrai aussi lui apprendre que les armes blanches ne valent toujours pas la poudre blanche. Cette dernière, c’est connu, a procuré d’incroyables sensations depuis des siècles et des siècles, ainsi soit-il !
Pour faire un bon travail, il faut d’abord bien connaître ses outils. Le marteau fait col-bleu, donc je l’oublie. Le couteau de cuisine donne dans le roman savon et m’apparaît plutôt larmoyant. Le fusil de chasse est déjà plus noble, mais il est fait pour le gibier à quatre pattes. L’arme de combat, la carabine, est excellente mais encombrante; surtout si je dois déambuler tranquillement dans la rue, ou prendre le bus. Il ne me reste plus que l’arme de poing, soit le pistolet ou le revolver. Parmi ceux-ci, j’élimine immédiatement le revolver 357 magnum, car cette arme n’est utile qu’au cinéma. À l’égal de ma belle-mère, c’est une pièce lourde et encombrante à transporter, très bruyante aussi quand elle pète.
Une arme trop puissante fait énormément de dégâts. Trop de sang et trop d’éclats d’os font mal paraître tant l’exécuté que l’exécutant. Ils entraînent, en plus, des coûts supplémentaires pour le nettoyage. Or, il ne s’agit pas de créer une situation qui n’est enviable pour personne. Il faut donc que je me tourne vers le pistolet de petit calibre qui se transporte discrètement et qui est plus propre à l’usage. Il ne perce qu’un petit trou dans la cible et sa balle reste dans cette même cible. C’est le résultat que je recherche et mon apport à l’économie environnementale est ainsi respecté.
Bon, l’étape du choix de l’arme est maintenant réglée. Il ne reste plus qu’à trouver la bonne cible.
Tout de suite, je mets de côté les membres de la minorité visible, les noirs. Ils sont trop faciles à repérer et la facilité ne m’apporte pas de grandes satisfactions. De plus, on pourrait me prendre pour l’un de ces racistes qui vit au sud du 45e parallèle, alors que moi, je n’ai rien, mais absolument rien, contre les maudits nègres.
Quant aux Arabes, ils sont peu nombreux à vivre ici et, depuis 2001, leur discrétion est un modèle d’exemplarité. J’en ai connu plusieurs lorsque j’étais en Afrique du nord et je sais trop bien qu’ils n’ont pas besoin de moi pour s’éliminer entre eux. Alors je les laisse s’amuser avec leur Ousenva Ben Bédaine et, quoique je ne sois pas machiste, j’admets volontiers qu’ils ont la manière avec les femmes.
Je pourrais aussi viser un autre type d’immigrant : le blanc qui vient d’Europe ! D’ailleurs, il y a cet Autrichien qui est venu s’établir dans ma région pour y cultiver une terre. Je reconnais un reste de nazisme en lui. Mais je ne peux pas lui en vouloir puisque ses parents ont voulu unifier l’Europe et, toujours d’avant-garde, ils ont même démarré des camps d’amaigrissement pour les sédentaires qui souffrent d’obésité.
Je pourrais m’en prendre aussi à ce parlant français au discours éloquent mais peu pratique quand vient le temps de se servir de ses dix doigts. Malheureusement, je vois déjà ma maman en train de me gronder parce que je fais du tort à la famille !
Il y aurait bien aussi ce sioniste qui est devenu ce qu’il a toujours combattu. Ou mieux encore, un américain blanc, religieux et pratiquant, qui me prépare un avenir évangélique sans que j’aie un mot à dire. Mais ici, dans un cas comme dans l’autre, je risquerais de me faire remarqué avant même d’agir.
Bah, c’est vraiment trop compliqué. Aussi je vais laisser mes élèves décider du choix des cibles. Moi, dans l’immédiat, je dois faire réparer les tuyaux sous l’évier de ma cuisine par la mère de ma blonde. Si jamais cette dernière refuse de faire ce travail, je fous une raclée à sa fille. Comme ça, il restera encore de grands espaces pour le sens commun dans ma cabane au Canada.
Jeannarrache_911
octobre 2004