Le soleil descend sur l’horizon lorsque j’arrive en vue du sommet. Je suis parti le matin même de la vallée malgré les imprécations du chaman qui avait tenté de m’en dissuader.
- Ne va pas là haut, les esprits de la montagne sont mauvais. Je les ai vus en rêve et ils enfermeront ton esprit dans la pierre pour toujours.
J’avais déjà entendu ces menaces lorsque j’étais enfant et elles ne me faisaient plus peur. Lorsque j’étais tailleur de pierre, jamais un esprit ne s’était échappé lorsque j’extrayais les blocs de granit de cette montagne.
Je lui répondis que c’était mon choix et que si je finissais en caillou, ce serait bien fait pour moi. Ma réponse sembla le satisfaire et il me regarda m’éloigner en marmonnant de secrètes prières.
Un peu plus haut je suis arrivé dans le village d’un peuple plus évolué. Leurs dieux avaient de temples dorés à l’or fin et les fidèles leur faisaient de riches sacrifices. Un des prêtres, qui me vit entrer par la porte de la vallée m’interpella.
- Soit le bienvenu barbare, adore nos dieux. Ils t’aideront chaque jour de ta vie et t’accompagneront au royaume des morts.
- Mais je ne connais pas vos dieux.
- Peu importe, il y en un pour chacun de tes désirs, un pour chaque ville, un pour chaque profession, que tu sois guerrier ou paysan.
- Les avez-vous déjà vus ? A quoi ressemblent-ils ?
- Nous avons leurs statues dans nos temples et inutile de les voir, toutes les choses que tu vois autour de toi sont des cadeaux des dieux. Ils nous ont donné l’écriture et les mathématiques en passant par le secret des métaux et de l’agriculture.
- Vos dieux sont généreux mais je dois continuer mon chemin et ma route encore longue.
Alors que je sortais de la ville, dont les dômes dorés brillaient sous le soleil, je rencontrais un vieux berger qui lisait à voix haute un parchemin enroulé.
Il s’interrompit à mon approche et me détailla sans gène. J’avais encore mes chausses de cuir cousu et ma peau de bête autour de la taille.
- Tu n’es pas de cette ville.
- Non, je viens de la vallée.
- Du pays où l’on adore encore les animaux ?
Ne me laissant pas le temps de répondre, il continua.
Les animaux ne sont pas des dieux et ceux que tu viens de croiser n’ont que des faux dieux. Le vrai dieu, c’est le mien et il viendra bientôt pour bénir ses enfants et châtier les mécréants. Rejoins notre clan et tu seras sauvé.
- Quand viendra ton dieu ?
- Nul ne le sait exactement, mais les prophètes ont annoncé sa venue pour bientôt. Assieds-toi ici et partage mon repas, je vais te parler des lois qu’il nous a données.
Je partageais son repas frugal et il me lut les lois qui régissaient leur vie communautaire. Alors que je m’apprêtais à partir, en lui promettant de revenir le voir, il me donna une paire de sandales, un manteau fabriqué avec la laine de ses brebis ainsi qu’une gourde de peau.
- Là où tu vas, le vent est plus froid et l’eau plus rare. N’oublie pas, il viendra bientôt et si tu ne crois pas en lui, tu périras.
En le remerciant pour ses présents, je repris la route qui montait toute droite entre deux pitons rocheux. De sentier elle devint route pavée avec des bordures de gré blanc. Je traversais des villages et la population devient plus dense. Certains me détaillaient et d’autres m’ignoraient en me croisant à bord de leurs carrosses emblasonnés.
Alors que je passais devant une église, un curé m’interpella.
- Tu n’as pas honte de venir jusqu’ici, toi qui a crucifié notre sauveur !
- Comment ?
- Oui, tout te trahit, de tes sandales à ton manteau qui porte le signe de ta tribu.
- Ah, cette étoile. Cet habit c’est un vieil homme qui me l’a donné. Je viens du fond de la vallée.
- Un animiste ! Ton crime est encore plus grand !
Viens je vais t’apprendre la vraie foi. Devant son air insistant et les badaud qui commençaient à faire cercle autour de moi. Je me résignais à suivre ce prêtre qui, comme tous les autres avant lui, voulait mon bonheur. J’appris qu’il n’y avait qu’un dieu et qu’il avait envoyé son fils parmi les hommes. Malheureusement, il était mort crucifié par des soldats sous les ordres du peuple qu’ils asservissaient.
Je dis ne pas comprendre mais le prêtre éluda ma question pour me parler de son grand chef qui décidait des lois de l’église et des obligations des croyants.
- Ce chef fait-il la guerre ?
- Lorsque c’est nécessaire. C’est le berger qui ramène les égarés dans le troupeau. Les rois lui doivent obéissance. En retour ils partagent son pouvoir sur les peuples.
- Et les peuples acceptent ce partage ?
- Grâce à dieu, ils vivent dans la paix et la fraternité. Que demander de plus ?
- Oui vous avez raison, mieux vaut la paix que la guerre. Mais à quel prix me dis-je à moi-même.
Me croyant convaincu, mon interlocuteur se détendit et consentit à me laisser partir. La journée n’était pas finie et mon chemin encore long.
- Merci pour votre enseignement, fis-je en acceptant un cierge et petit crucifix.
- N’oublie pas, il reviendra et tous seront pardonnés, me cria-t-il alors que je m’éloignais.
Perdu dans mes pensées, je passais dans un autre village dont les maisons étaient peintes et la route recouverte d’un revêtement lisse et gris.
Un véhicule sans chevaux s’arrêta en pétaradent à côté de moi. Un homme en noir en descendit et s’adressa à moi.
- Tu vas où comme ça, vêtu comme un mendiant ?
- Je monte vers le sommet et j’espère bien y arriver avant ce soir.
- Inutile d’aller plus loin. La vérité est ici. Viens avec moi, je vais te montrer notre temple. Il me fit entrer dans un bâtiment aussi austère que l’intérieur qui ne comportait qu’un pupitre et des bancs alignés.
- C’est ici que nous rendons gloire à dieu. Pas de statue ni d’or, notre temple est intérieur.
- Chacun se fait une idée de dieu ?
- C’est un peu cela mais nous croyons à un dieu unique et à son fils notre seigneur. Nous venons ici pour partager notre foi.
- Comme ceux de l’autre village ?
- Oui, mais personne ne nous impose sa loi et notre manière de croire.
- Vous devez avoir beaucoup d’église.
- Hélas oui, mais notre liberté individuelle prime sur l’arbitraire ou la naissance. Dieu récompense chacun selon son mérite.
- Et ceux que dieu ne récompense pas, que deviennent –ils ?
- Ils sont pauvres et c’est aux riches de faire dons de leurs bienfaits.
- Si je comprends bien, l’argent remplace la noblesse ou le clergé, mais il y a toujours des pauvres. Je croyais que la civilisation protégeait les plus faibles.
Etait-ce bien la peine que je vienne jusqu’ici me demandais-je à nouveau.
Qu’y a-t-il plus loin sur le chemin ?
- Je ne sais pas et le fait d’y penser me donne la chair de poule, m’avoua-t-il. Reste avec nous, ici au moins on te donnera des certitudes. Plus loin c’est le néant et la peur.
La nuit va bientôt tomber et je n’ai vu aucun village. J’ai de plus en plus froid. J’ai allumé le cierge dont la flamme tremblotante ne me chauffe que les doigts.
Le sommet me semble encore plus éloigné que ce matin mais je vais m’arrêter pour construire un abri. Peut-être qu’ici naîtra un autre village. D’autre viendront pour s’y réchauffer et ensemble nous construiront peut-être d’autres certitudes.