Portrait physique et moral
Mec-Bo (remanié)
Je suis gros, beau et, vu de côté, je parais plutôt bien.
Partout où je vais, les femmes me regardent. Dans la rue, elles se retournent sur mon passage. Au bureau, elles m’observent comme si j’arrivais de la planète Mars. Dans le fumoir, elles me dévisagent presque effrontément.
J’ai l’habitude des ces yeux tournés vers moi.
Ils sont rêveurs et s’accompagnent d’un tendre sourire. Parfois, ils se changent aussi en regard coquin ou deviennent carrément vicieux. Je suis capable de deviner qui rêve à moi, qui m’aime ou qui me veut là, tout de suite. Mes yeux sont des radars qui captent les signaux.
J’aurais dû devenir psychologue.
Encore aujourd’hui, des petites vieilles, riches et un peu fofolles, m’offrent de l’argent pour que je les fréquente. D’autres m’envoient des propositions scabreuses par la poste.
Tout cela est illogique, fou, mais typiquement féminin. J’essaie de ne plus en tenir compte, mais les femmes ne pensent qu’à ça.
Déjà, à l’école, mes compagnes de classe profitaient de mes besoins de tendresse et d’affection pour abuser de mon corps. Plus tard, sur le marché du travail, toujours à cause des femmes, des patrons jaloux me viraient pour des raisons farfelues.
Je commençais à en avoir plein le dos de la supposée vertu féminine jusqu’au moment où, par hasard, je rencontrai la directrice d’une banque qui m’embauchait et me formait pour un poste dans son institution.
Depuis, mes affaires vont bien. D’ailleurs, selon ma patronne, je suis un bel atout pour l’entreprise, un acquis précieux qui vaut son pesant d’or à la banque.
J’admire ma directrice, surtout pour ses talents commerciaux. En plus de diriger rigoureusement la banque où je travaille, elle entretient de bons rapports avec des voleurs d’automobiles et elle achète aussi des couvercles de puisards volés qu’elle revend lorsque le prix de la fonte est à la hausse.
Ses activités dans les secteurs de l’automobile et de la fonte lui permettent d’arrondir ses fins de mois, sans être à la merci d’un salaire de crève-la-faim, m’affirme-t-elle.
Pendant qu’elle s’occupe de ces secteurs de l’industrie parallèle, tout va rondement pour moi : elle rencontre des gens, brasse des affaires avec eux; empoche de l’argent qu’elle dépense avec ses amants. Donc, je ne l’intéresse pas, sauf en matière professionnelle, et je peux ainsi vaquer à mes propres affaires sans, encore une fois, me sentir harcelé.
Par contre, l’autre jour, elle m’a confié qu’elle se sentait très préoccupée par les taux de dénatalité des pays industrialisés. Fallait faire quelque chose, qu’elle disait ! Puis, elle a échappé un mot d’abord vague pour moi : un réseau…
Depuis, au bureau, elle me semble songeuse, elle néglige ses tâches habituelles.
Je pressens déjà qu’elle va organiser un réseau de la traite des Blancs. Une formule simple, basée sur les mêmes principes que les chaînes de restauration rapide. Des paquebots remplis d’étalons reproducteurs faisant escale dans tous les coins du monde afin d’y accueillir des femmes voulant une progéniture.
Par ici mes chairs, payez-vous un Mec-Bo.
Ces mots me troublent, m’apeurent. Je n’aime pas voyager et je me vois mal en train d’engrosser une étrangère sur commande, entre deux escales.
Ma patronne va certainement chercher des mots pour me convaincre du contraire, puisque dans sa planification commerciale, d’une logistique presque militaire, elle possède déjà mon portrait physique et moral.
Jeannarrache_911
Juillet 2009