Le dialogue des ombres
Les peupliers oscillent gracieusement sous la brise.
Nous sommes le 20 août et il est … après tout, peu importe l'heure, car bientôt
il ne me restera que la perte du temps.
C'est tout de même une belle journée. Le soleil diffuse les ombres au gré de sa
clarté que le vent fait vibrer tels des oriflammes.
Sachez apprécier cet instant, car moi, je ne le peux plus guère.
Je ne sais d'où je suis venue, je me suis seulement éveillée en pleine nuit,
sous la lumière crue de la table de travail d'une maternité, il y a maintenant
59 ans.
Je suis donc apparue dans ce monde, accrochée à cette petite chose visqueuse
appelée « enfant ».
Je m'aperçue rapidement que je n'étais pas la seule condamnée et verrouillée.
« Arthur », c'est ainsi qu'il l'on nommé. Et moi ? rien… personne ne fit cas de
ma nouvelle présence, aucune attention à ma propre naissance.
On m'ignora pendant des mois, obligée de me trimballer partout où on
l'emportait.
C'est lui qui me prêta la première attention en voulant m'attraper. Chose idiote
puisque je ne suis à l'évidence qu'une projection en 2d matériellement
impalpable.
Je me suis longtemps demandé à quoi je servais hormis de confirmer sa propre
présence, car point de vue équilibre, ce ne sont pas mes propres balancements
qui évitaient ses chutes.
Quand il se mit enfin à marcher, j'entrepris quelques essais pour me libérer et
prendre mon envol solitaire en m'étirant le plus possible, mais en vain, je ne
me déverrouillais pas de ses pieds.
Au contraire, c'est à cette période là que les autres me remarquèrent et riaient
de mes tentatives d'évasion quand il me courrait après.
Ce n'est pas pour autant que j'acquis une certaine identité, c'était lui
l'attraction et moi l'ombre, car c'est ainsi qu'ils me nommaient.
Je pris vite conscience que je ne devais ma consistance qu'aux diverses
intensités lumineuses qui nous entouraient.
Aussi j'appréhendais la nuit, là où l'obscurité m'absorbait à y perdre mes
repères.
J'ai toujours frissonné à son approche, peur de me faire dévorer par cet ogre
obscure.
Je grandis avec lui, perfectionnant mon éducation et mon savoir sur les bancs de
son école.
Je fus de toutes ses virées d'ado et de l'étreinte de ses premiers amours.
J'eu d'ailleurs du mal au début à me mélanger avec cette ombre étrangère, mais
avec l'habitude…
C`est cette habitude qui usa leur relation, après bien des années communes.
Ce fut le début de son déclin. Je me surpris à courber le dos autant que lui, à
être secoué des mêmes spasmes et à m'étouffer de sa propre toux.
A les côtoyer, en devient-on humain ?
Après tout, bien que je ne ressente pas ses douleurs, je les vis tout de même.
Nous voilà donc en ce 20 août, unis pour l'éternité. Je sens la caresse des
feuilles des peupliers, je voudrais m'y accrocher pour m'envoler et échapper à
cette inéluctable issue.
J'ai peur, sauvez-moi, l'obscurité m'entoure doucement…
Ne me laissez pas avec lui, par pitié. Je suis là moi !!!
Non, tout est désormais sombre, je me dilue dans ces ténèbres, a jamais perdue.
06/2009
:oj LeR@miou