Grand-père faisait chanter les ruisseaux…

Portrait de Lauthentique

Grand-père faisait chanter les ruisseaux… et le chœur de la forêt était enchanté…

Il devait être autour de 4 heures du matin lorsque j’entendis les pas de mon grand-père au second étage de la maison. Il se rendait sans doute à la salle de bain comme il le faisait fréquemment au cours de la nuit. Dans un peu plus d’une heure, le jour allait s’étirer sur l’horizon. En cet instant, on ne percevait pas encore le début d’un quelconque clin d’œil de sa part. Dans le sous-bois, déjà on entendait les premiers piaillements des oiseaux matinaux. Je réalisai tout à coup que je venais de passer presque toute la nuit à choisir dans la montagne virtuelle de photos de mon ordinateur, celles qui serviraient à illustrer mon recueil de poésie. Je n’avais pas vraiment le choix, l’éditrice les attendait pour le lendemain midi. ‘’Mardi midi sans faute’’ avait-elle précisé. J’avais eu trois mois pour faire cette sélection, je ne sais pourquoi j’avais attendu à l’extrême limite. Ce qui est encore moins excusable, c'est que l’idée de prendre des photos et de les faire redessiner par une artiste, était la mienne. Je voulais donner l’illusion de dessins d’enfants pour accompagner mes textes.

Soudain, j’entendis à nouveau les pas de mon grand-père : il semblait s’amener au rez-de-chaussée. Par le craquement des marches de l’escalier, j'en déduisis qu’il descendait sur la pointe des pieds. Ce qui me paraissait encore plus étrange, voire louche. Avait-il l’intention de faire une fugue majeure à son âge ? Je me suis retenu de pouffer de rire. Il allait certainement venir me parler en voyant la lumière filtrer sous la porte du bureau. Ce ne fut pas le cas. Il se dirigea aussitôt vers l’extérieur. C’est entraîné par l’inquiétude que je suis sorti par l’arrière de la maison avec l’idée d’en savoir davantage sur cette mystérieuse promenade nocturne de mon grand-père. Cette sortie donne directement sur la rive du lac. On voyait une très faible lueur à la surface de l’eau. La lune ne semblait pas particulièrement ‘’éclairante’’ cette nuit, elle avait le croissant plutôt timide. À part le gazouillis familier des oiseaux lève-tôt, tout était calme, on entendait presque respirer la terre. Il y avait une abondante rosée et un immense réseau de toiles d’araignées semblait relier tous les arbres entre eux. Non seulement j’avais déjà mouillé mes souliers et mon pantalon, mais une belle variété de fils d’araignées me recouvrait déjà le visage et les cheveux. La nuit, la nature ne se tourne pas les pouces. Que dire des araignées avec leurs nombreuses pattes ?

Mon grand-père venait de se remettre en marche. Je savais qu'il n'avait pas de graves ennuis de santé, pas de pertes de mémoire et à ma connaissance ne souffrait pas de somnambulisme. Mais je préférai en avoir le cœur net. Puisqu’il était sorti sans vouloir attirer l’attention des gens de la maison, il ne serait sans doute pas heureux de me voir arriver pour lui demander ce qu’il faisait dehors à cette heure. Je ne savais trop que faire.

Espionner mon grand-père à mon âge ? Il emprunta le petit sentier des enfants. Cela me parut de plus en plus étrange. Aurait-il donné rendez-vous à une femme en plein milieu de la nuit dans la petite cabane de Charlotte ? Mon grand-père de 93 ans aurait-il une maîtresse ? Une femme qui viendrait le rejoindre en pleine forêt ? Ne me serait-il pas plus logique de retourner à mes photos, ou encore mieux, de dormir quelques heures ? Mon imagination pourrait en faire tout autant.

Il alluma une lampe de poche et passa tout droit à la cabane de la petite. Ah puis merde ! Les heures de sommeil pouvaient attendre. Il venait vraiment de piquer ma curiosité. Je décidai de le suivre très discrètement tel un James Bond du dimanche, mais en plein milieu de semaine.

Arrivé devant l’arbre qu’on a baptisé ''les yeux de la forêt'', à cause des deux grands trous creusés par les pics bois, il s’arrêta. Ça y est ! Il a perdu la raison. Il va se lancer dans une discussion nocturne les yeux dans les yeux avec l’arbre. Je venais encore de me faire des idées. Il continua. Il fallait que je fasse attention, je n'avais pas de lampe de poche et de nombreuses branches mortes jonchaient le sol. Un seul faux pas, et mon grand-père qui entendait encore fort bien découvrirait qu’il était suivi. Enfin la clairière ! Je pouvais voir un peu mieux où je posais les pieds. Il éteignit sa lampe de poche. Il devait être rendu au petit ruisseau : je crus entendre le murmure de la chute d’eau. Que faisait-il ? Il s'assit sur la grosse roche et s'alluma une cigarette. Serait-il venu fumer en cachette ? Pourtant, nous savons tous qu’il fume. Il a toujours fumé. À moins que… non, non, mon grand-père fumerait du pot en cachette en plein milieu de la nuit ? Il ne manquerait plus que ça ! C’est vrai que, même dans la cinquantaine avancée, il rêvait d’aller à Woodstock à la fin des années 60 et il adorait la musique de Bob Dylan. Mais bon, cette fin de nuit me fait beaucoup trop chauffer les neurones. J’avais peut-être trop bu de cette tisane aux canneberges. Il faudra que je me remette à la camomille dès demain.

Il ne fumait certainement pas du pot, puisqu’il éteignit dans le ruisseau à peine deux minutes après avoir allumé. Il s’en alla vers la petite chute. Je n’avais pas remarqué qu’il portait des bottes en caoutchouc. Il est entré dans l’eau. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire ? Je ne voyais pas bien. Il fallait que je me rapproche. Le bruit de la chute allait couvrir mes pas, je pouvais donc avancer sans inquiétudes. Il déplaça des cailloux au bas de la chute. On se serait cru dans un épisode des Joyeux Naufragés. James Bond dans les Joyeux Naufragés ? Les Joyeux Naufragés, le milliardaire, c'était ça ! Il aurait caché un magot derrière les roches de la chute pour ne pas payer d’impôts. Mon grand-père serait un fraudeur ! ? Puis tout à coup, la chute ne fit plus le même bruit, elle émit un son différent. Je venais de tout comprendre ! Le ruisseau qui chante, c’est lui qui le faisait chanter en déplaçant les roches. Mon grand-père était un maître chanteur dans le bon sens du terme.

Puis je me rappelai soudainement, que la petite Charlotte avait mentionné au cours du souper que le ruisseau ne chantait plus depuis quelques jours. Il était venu corriger la situation en remettant le ruisseau en accord avec la nature. C’est vrai qu’il n'avait pas plu depuis un bon mois et que le niveau d’eau du ruisseau était très bas. Cela voudrait-il aussi dire que pendant toute notre enfance, c'était lui qui venait constamment redonner la voix au ruisseau ? Pourtant, je ne m’en étais jamais rendu compte ? Mon grand-père serait-il un grand enfant et un grand sentimental ? J’avais envie d’aller le serrer dans mes bras, mais je n'étais pas certain qu’il eût apprécié. Du même coup, je dévoilerais ce joyeux mystère.

Il fallait bien une nuit sans sommeil, des kilomètres de fils d’araignées dans mes cheveux, un pantalon entièrement trempé et quelques litres de rosée dans mes chaussures pour connaître un peu plus mon grand-père.

Qui a dit que les plus beaux gestes d’amour restent souvent inconnus ? Il faudra que j’écrive une nouvelle pour mon grand-père... cet homme qui faisait chanter les ruisseaux !

(Pour la petite Charlotte qui est devenue si grande, mai 2006)

L@uthentique