Sale détente 1
Le plafonnier gras diffuse sa lumière blafarde au-dessus de la table basse où s'entassent pêle-mêle des journaux défraîchis. Les chaises calées au mur dans un alignement incertain attendent de la visite, affichant leurs assises matelassées au courant d'air.
C'est une heure inhabituelle, mais elles semblent éveillées et attendent un derrière. Dehors, la nuit s'illumine de petits points d'éclairs. Certains grésillent, d'autres se fixent. Par la fenêtre, elle s'affiche humide et frileuse. De petites étagères achèvent l'ameublement de la pièce, affublées d'une décoration hétéroclite.
La porte s'ouvre et livre son premier passager. Un homme de grande taille en veston gris, chapeau moulé à sa tête, chaussures cirantes et grincées (ou l'inverse…). Six chaises accouplées par deux (c’est mieux…) l'invitent d'une odeur de cire passée. Il en choisit une qui se trouve face à la porte, une vieille précaution (sans sous-entendu). Deux mouches courent les mille milles, du lampadaire à l'étagère, passant devant la fenêtre et les deux gros yeux noirs de l'homme ainsi posé en patience.
Un deuxième individu vient s'incruster dans cette léthargie. Plus
petit, veste de tweed verte (Brrr), large pantalon d'un bleu incertain, chaussures de golf, coiffé d'une couvrante grise et râpée.
Il salue d'un clignement d'œil le hochement de tête de son vis à vis. Une chaise à droite lui convient. Hormis le léger bourdonnement des deux folles, rien ne vient perturber leur silence.
Troisième entrée et non des moindres. Le chambranle de la porte
semble s'élargir à son passage. Double menton suintant, front perlé d'une sueur permanente, l'imposant drille qui vient d'apparaître prend possession des deux chaises de gauche qui craquent gracieusement à son contact. Il salue silencieusement les deux hommes déjà présents. Ses cheveux sur-gominés ne souffrent aucun couvre-chef, libérant une odeur âcre qui fait fuir les deux insectes (c’est tout dire…).
Deux heures s'écoulent dans un calme pesant, les deux diptères se
sont définitivement installés en haut d'une étagère (et tapent le carton). L'homme en gris, pour marquer son impatience, tapote sur son genou gauche, fixant sans relâche la porte donnant sur le réduit. Le petit homme cligne des yeux nerveusement, grimaçant d'un tic rythmé par sa respiration saccadée. Le gros homme, gorge serrée, entrouvre la bouche accompagnée du claquement de sa lourde langue, sa veste serrée laissant apparaître un suintement d'aisselles. Une troisième heure s'oublie dans ce lieu blême.
Les mouches reprennent leur manège. L'un tapote, l'autre clignote pire que le lustre et le troisième s'éponge fébrilement, impatiemment.
Au milieu de la quatrième heure, la porte s'entrebâille enfin. Une silhouette maigre se détache lentement de l'encadrement et s'avance d'un air embarrassé.
- Bonsoir messieurs. Heureux que vous ayez pu vous déplacer malgré votre emploi du temps…
Sans répondre, les trois hommes l'observent, trouvant son accent
perturbant.
- Voilà, c'est délicat à dire ainsi, mais mon patron a eu un léger contretemps et s'en excuse. Il vous convie à
remettre cette réunion mercredi à la même heure. Il vous remerciera grassement pour ce déplacement
inutile.
Une perle de sueur se trahit sur le visage de leur interlocuteur…
- Il m'a chargé de lui ramener votre réponse en personne…
D'un sourire crispé, il regarde les trois hommes apparemment irrités…
PAN ! PAN ! PAN !
A défaut d'alléger l'atmosphère, la réponse fut plombée…
Sale détente 2
L’orage gronde et se fait sévèrement flashé. Les éclairs qui galopent dans le ciel de cette nuit d’automne, zèbrent des ombres fantomatiques à l’intérieur de la pièce où les chaises endormies attendent, en silence, d’être visitées.
Le vent souffle violemment, pousse les platanes à le saluer poliment.
Leur résistance est vaine face à la vigueur qui l’anime dans l’étroite rue des Hamsters.
De lourdes gouttes de pluie s’écrasent sur les petits carreaux de la fenêtre. Les battants des volets, pourtant bloqués, vibrent sous les caresses d’Eole, jouant des castagnettes contre le mur.
L’eau ruisselle abondamment le long des trottoirs, trouvant à peine le temps de se jeter avec envie dans les bouches d’égouts.
A l’intérieur, une porte s’entrouvre...
Une main aride et creusée par la sécheresse de sa vie actionne l’interrupteur et referme doucement.
Vingt-deux heures résonnent au clocher voisin.
Un imbécile, perdu non loin, crie « Yahoooo », tel une plainte s’élevant d’un cimetière.
L’enseigne de la Marina, très bon restaurant végétarien, tourne sur elle-même comme une toupie prête à s’envoler pour des vallées lointaines.
Sur les étales d’un cordonnier s’exposent les dernières chaussettes à clous à la mode permettant de traverser où bon nous semble, sans risque de se faire verbaliser.
Au 2, rue des Hamsters, le plafonnier gras diffuse toujours sa lumière blafarde au-dessus d’une table basse garnie de journaux d’hiver, dédoublés pour résister au froid polaire, juste au cas où...
Les chaises, toujours calées au mur dans un alignement incertain, attendent encore de la visite, affichant leurs assises matelassées au semblant d'air qui essaye de ne pas s’asphyxier dans cette bulle.
Au dehors, une voiture, qui lutte contre la marée montante, s’arrête au pied de l’immeuble de cinq étages. Une portière claque, suivit du bruit de l’eau tentant de résister au démarrage de la mécanique, ne réussissant qu’à se faire rejeter.
Des petits pas résonnent sur le trottoir détrempé. Les éclairs dédoublent la silhouette du visiteur.
D’abord, le cri de la sonnette, puis le lourd battement de la porte du hall, les plaintes des vieilles marches en bois, fraîchement cirées, se suivent jusqu’au babillage du réceptionniste qui invite le premier venu à prendre place dans la salle d’attente, lui certifiant que ses collègues ne vont plus tarder. La personne qui se dessine dans l’embrasure, ausculte la pièce.
Le privilège du premier passager est de pouvoir choisir sa place.
Il teste, tâtonne chaque siège pour s’octroyer le plus moelleux.
C’est à droite qu’il fait son choix. Avant de s’y choir, il finit son tour d’horizon sur de petites étagères qui achèvent l'ameublement de la pièce, affublées d'une décoration hétéroclite. Le couinement que provoque son fessier lorsqu’il se pose, réveille deux mouches que la présence humaine n’avait pas perturbées depuis longtemps. Se frottant énergiquement leurs trois mille yeux, elles se tournent vers l’intrus.
Une barbe de deux jours, surplombée de cheveux blancs, hirsutes, aussi clairsemés que sur la Toundra. Entre les deux, des petits yeux noirs, caverneux sur lesquels retombent les sourcils broussailleux, pour mieux cacher les paupières fripées. Deux mains tremblotantes dépassent de la veste grise de son costume râpé, tapotant doucement sur un petit paquet carré, enveloppé d’un papier bleu, délicatement posé sur ses genoux. La fin de l’inventaire s’arrête sur une paire de mocassins gris/noir dont les semelles sont tellement fines qu’elles doivent à peine soutenir ses pieds. Se qui titille le plus les deux compères, c’est le fort parfum de lavande qui enveloppe l’individu. Celui-ci semble hypnotisé par son présent, ne le quittant pas des yeux, tout en chantonnant de façon à peine audible, entre ses dents égarées : « Gentil coquelicot, mesdames. Gentil coquelicot, nouveau… »
Les deux diptères, ne trouvant rien là d’appétissant, s’en retournent à leurs affaires en grande discussion.
Un deuxième individu vient s'incruster dans cette litanie.
Une casquette en vieux cuir rivée sur la tête dégarnie, une longue veste de velours côtelé, les mains garnies de mitaines en laine, le pantalon droit flirtant avec de longues chaussures de cuir noir. Dans ses mains, un petit paquet jaune.
Il se pose en face du premier convive, toujours plongé dans sa comptine obsessionnelle.
Là, les deux mouches, définitivement réveillées, prennent leur envol pour se dégourdir les ailes.
Troisième entrée et non des moindres.
Le chambranle de la porte semble s'élargir à son passage. Double menton suintant, front perlé d'une sueur permanente, l'imposant drille qui vient d'apparaître prend possession des deux chaises situées en face de la porte et qui craquent gracieusement à son contact. Il salue silencieusement les deux hommes déjà présents. Ses cheveux sur-gominés ne souffrent aucun couvre-chef, libérant une odeur âcre qui fait jaunir les deux diptères, c'est tout dire.
Les deux pitres l’observent du coin des yeux, reconnaissant le personnage dont l’odeur rance se rappelle à leur souvenir, mais de façon plus prononcée, leur mettant la bave aux mandibules. D’un sourire complice, elles partent en expédition vers leur gros objectif.
Comme pour faire cœur avec le premier visiteur, le second se met aussi à chantonner dans son coin, faisant penser au troisième qu’il est coincé entre deux tarés échappés d’une chorale dont le leitmotiv est la messe basse. De plus, ces deux cornichons d’insectes qui n’arrêtent pas de lui tournoyer au-dessus de la tête commencent à l’irriter. Il essaye de les chasser d’un revers de la main droite, ne faisant que battre le vide, son mouvement brusque déséquilibrant le petit paquet vert qu’il a apporté, le rattrapant de justesse, avant qu’il ne tombe à terre. Il se demande qui sont ses deux nouveaux venus. Pourquoi n’a-t-on pas convoqué ses deux acolytes habituels ?
Pire, la comptine de l’autre abruti commence à lui trotter dans la tête. Il lui ferait bien bouffer en salade ses coquelicots. Et l’autre qui s’y est mis aussi avec sa poule grise qu’a pondue dans la remise… Ben, qu’elle y reste pour foutre la paix au monde. Si ce n’était pour honorer son contrat, il les enverrait tous se faire cuire un œuf ! Le gros homme, gorge serrée, accompagne son bâillement du claquement de sa lourde langue sur son palais.
Les deux mouches ne trouvent pas l’assaisonnement à leur goût et s’en retournent pattes dessus, pattes dessous, vers leur étagère, rythmant leurs battements d’ailles au son de « Gentil coquelicot, mesdames. Gentil coquelicot, nouveau… », ce qui a le don d’exaspérer l’imposant invité.
Elles s’installent, pensant avoir le temps de taper le carton en sirotant une bulle de bon vieux whisky, quand, contre toute attente, un quatrième quidam se présente sur le pas de la porte. Les deux miss verdissent. L’idiot devant la porte dégage un parfum de citronnelle.
Le freluquet blond est coiffé et habillé à la ‘Tintin’ et tient dans ses mains un petit paquet rouge. Vraiment ridicule, se disent-elles.
C’est un joli rouge coquelicot pense le premier homme, esquissant un sourire. Rouge sang, songe du plus profond de son embonpoint, celui qui lui fait face, esquissant une grimace en relevant le parfum de citronnelle. Le troisième ne se dit rien, c’est à peine si il a remarqué l’arrivé du larron, ses pensées perdues dans ‘le vent d’hiver’.
Les deux folles, masque à gaz de circonstance, profitent de l’entrebâillement pour prendre congé de cette joyeuse assistance, laissant le dernier venu planté bêtement à l’entrée de la salle d’attente. Elles s’échappent par la bouche d’aération du couloir et débouchent dans l’arrière-cour où il ne pleut plus. Pour elle, ici, c’est la cour des miracles, car à cette heure, les poubelles sont de sortie. Gros festin en perspective à partager avec toute la populace terrée dans ce coin sombre de la bâtisse.
Entre autre, « Pétroleuse » la coccinelle frimeuse, tellement vieille qu’elle toussote comme un vieux tacot quand elle prend son envol. « Dièdre » l’hétérocère qui s’éclate sous les réverbères, à la spiritrompe endiablée.
« Limon d’Artimon », le gros ver blanc qui couche dans les couches de la jardinière du rez-de-chaussée. « Echalas Malaicoum »… Lui, on ne sait pas trop d’où il sort avec ses allures d’insectes des bois échoué, il ne sait comment, en pleine ville, taggueur invertébré du quartier. « Godille » la punaise boiteuse à cause d’une patte arrachée par le fils du patron du resto d’en face. Il parait qu’il en a tout un élevage qui lui sert à relever ses petits plats. Avec un tel fumet à sa traîne, c’est elle que l’on devrait surnommer la pétroleuse. « Quenouille » la grenouille qui mendie pendant la grand-messe depuis qu’Orgeat, le chat, lui a arraché la langue lors d’un interrogatoire. « Ti-Monier », le pou qui squatte la tête de François Monier, le concierge de l’immeuble. Il faut toujours qu’il se pointe aux heures des repas pour nous prendre le chou avec ses ragots. « Pectoral » le doryphore du jardin d’à-côté, habillé comme un sac à patates, toujours à critiquer parce qu’il trouve que l’on ne mange pas assez bio à son goût. « Levure Luberlu », Ver à soie qui s’assoit avec soin pour nous tisser la tête du premier cocon qui passe. « Manomètre » le frelon, toujours sous pression, à bourdonner en rond. On lui a mis une telle piquette lors de notre dernière partie de poker que la colère de sa femme lui résonne encore aux oreilles, pire qu’un essaim. « Audit Vousavékoi », une petite souris de rien du tout mais extrêmement instruite, et pour cause. Elle loge dans la bibliothèque et a déjà grignoté bien des volumes d’encyclopédies, laissant ses crottes en marque-pages pour être sûr de s’y retrouver. « Oindre », le clan des ‘debout’. Ils ne sont pas difficiles à joindre ceux là. Une joyeuse bande de cafards profitant du plus petit interstice pour s’infiltrer et dérober le moindre reste. « Séraphin Mépatro » est le dernier clampin de cette joyeuse cour. Petit roquet qui accompagne les cuistots aux poubelles, sonne le début du festin et assure la surveillance pendant que l’on s’explose les intestins.
Voilà, juste une petite parenthèse, qui vous a visiblement bien intéressé, étant donné que vous êtes encore là… Et oui nous, les mouches, savons aussi vivre en communauté. Sur ce on vous prie de nous laissez festoyer en paix et vous renvoie vous mêler de vos affaires, à l’étage…
Le majordome s’approche et tapote timidement sur l’épaule droite du personnage figé, obstruant l’accès de la salle. Devant son manque de réaction, il s’exclame :
- Excusez-moi monsieur… S’il vous plait, j’ai besoin de passer…
Avant qu’il n’ait eu le temps de réagir, le petit ‘Tintin’ se retrouve planté derrière lui avec une aisance et une rapidité inattendue contrastant avec sa rigidité précédente.
Ils ont chacun un talent bien précis, lui à dit son patron, mais un seul d’entre eux l’intéresse ce soir.
- Le patron est prêt à vous recevoir. Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre. Vous poserez
vos paquets sur le chariot dans le couloir aux emplacements spécifiques de vos couleurs, soit dans votre
ordre d’arrivée. Bleu, jaune, vert, rouge. C’est par là, suivez-moi .
La procession s’engage à gauche, dans un couloir qui semble infini, tapissé de violet, moucheté de nombreux cadres contenant des pictogrammes. Ils arrivent à hauteur du chariot et y déposent leurs paquets respectifs.
Le premier chantonne toujours, collant aux semelles de leur guide. Le second a la vilaine manie de s’arrêter devant chaque encadrement, disant que cela ressemble à un rébus.
Le troisième, à bout de patience, accélérerait bien un bon coup pour écrabouiller ces limaces.
Quand au dernier… Mais où est-il ?
Les deux premiers tournent à droite avec le maître d'hôtel.
Le gros individu se retourne pour voir si le crétin blond n’est pas encore resté planté à l’autre extrémité.
Ne le voyant pas, il commence à rebrousser chemin mais fini par se dire que ce serait trop long et qu’il n’a qu’à se débrouiller tout seul.
Il fait demi-tour pour rattraper les autres, mais se heurte au mur. Il n’en revient pas. Enfin si ! Il faudra bien qu’il en revienne puisqu’il ne peut plus progresser.
Telle est la constatation amère qu’il formule.
D’abord le couple de joyeux passereaux et maintenant ça !
Il a vécu bien d’autres situations bizarres pour ne pas s’affoler.
Il arrive à hauteur de la table, constate que le paquet rouge n’y est plus, comme son propriétaire…
Il saisit le paquet bleu de ses grosses mains moites. Une goutte de sueur se détache de son menton et s’écrase sur l’immaculé papier d’emballage. Il ne sait pourquoi, lui revient alors l’origine de son hyperhidrose.
Petit, il aimait jouer avec son frère dans l’immense maison familiale…
A cette époque, il n’est pas plus épais qu’un haricot vert, ce qui en fait la risée de son imposante famille dont la maladie héréditaire les faits ressembler à une bande de poisson-lune stressés. Lui, il peut s’empiffrer autant qu’il le veut, son organisme assimile tout. Une vraie centrale gastrique qui lui vaut le doux sobriquet d’homme de pets.
C’est l’année de ses onze ans. Il s’aventure dans une aile inoccupée de la demeure, avec son grand et gros frère. A la vue des nombreuses pièces et placards qu’ils découvrent, ils décident de se lancer dans une partie de cache-cache à grande échelle. Ils font deux ou trois tours, découvrant à chaque fois de nouveaux trésors. Il déniche une entrée dans un bas-relief au pied d’une cheminée. Il s’y place, persuadé que son frère mettra bien plus que les vingt minutes allouées et qu’il perdra ainsi son tour.
Il en ricane d’avance…
Il allume sa petite lampe de poche qui ne le quitte jamais, car il a peur de l’obscurité. Les murs sont tapissés d’un bleu océan, ponctués de petites étagères poussiéreuses, peuplées par une colonie de petites araignées. Il frissonne car il a ses bestioles en horreur. Il arrête là son exploration aérienne et se contente de fixer le sol, recouvert d’une épaisse moquette rouge et encombré de gravas. Le réduit ne tarde pas à monter en température. Il éteint sa lampe. Il faut qu’il tienne coûte que coûte, pour prouver, pour se prouver, qu’il n’est pas un froussard comme lui dit si souvent son frère. Pour ne plus y penser, il s’adosse au mur et ferme les yeux. Le calme ambiant a vite fait de le faire sombrer.
C’est la sensation de moiteur et le manque d’air qui le réveille. Il a la désagréable impression d’être tout gluant.
Il pose une main en appui sur le sol pour se relever et découvre qu’il est imbibé d’eau. Depuis combien de temps dort-il ? Aucun bruit ne lui provient de l’extérieur. Il s’est accroupi. L’eau dégouline sur ses bras. Peut-être une fuite ?
Il sent imperceptiblement quelque chose qui lui trotte dans la tête, prend appui sur son épaule gauche et se laisse glisser sur la vague. Un haut-le-cœur le fait frissonner. Il cherche frénétiquement sa lampe en tâtonnant le sol spongieux. Quand le corps métallique se dessine sous ses doigts, il le saisit et éclaire son bras. Un cri de surprise, mêlé d’effroi, s’arrache de sa gorge.
Une araignée, montée sur de longues pattes fines avec un petit corps et une grosse tête lui fait un grand sourire en brandissant un panneau « COUCOU ! ».
Il pousse violemment sur ses jambes pour s’extirper de sa cachette mais ne réussit qu’à heurter la paroi de plein fouet, ce qui a pour effet de le rejeter en arrière. Il tombe…
Ce sont ses propres spasmes qui le réveillent. Il grelotte et hoquette de tous ses membres. Où est-il ? Que fait-il dans le noir ? Sa main ramasse un objet qui semble être sa lampe. Il s’excite dessus pour qu’elle s’allume, mais rien n’y fait. Il essaye de se bouger. Le placard lui paraît soudain si étroit. Son t-shirt le serre tellement qu’il se sent proche de l’étouffement. La fermeture de son short a explosé et ce ruissellement n’en finit plus. Pourquoi ne l’a-t-on pas cherché ? Que fait donc son frère ? Il s’arque boute de toutes ses forces contre la porte qui cède sous son poids. Enfin de l’air. Il est à plat ventre, essoufflé, le regard figé sur ses mains qui sont devenues énormes. Il se redresse péniblement, cherchant toujours à happer le moindre brin d’oxygène. Le reflet que lui renvoie le miroir, vitreux et altéré d’en face, le broie de l’intérieur, lui soustrayant le peu de force qu’il lui reste pour hurler. La peur peut-elle transformer un être à ce point ou n’a-t-elle été que le déclic ?
Il referme les yeux. Tout ceci ne peut être réel, pas plus qu’aujourd’hui. Un mur, ça ne surgit pas du néant…
Il rouvre les yeux, mais rien n’a changé. Il tient le petit paquet bleu dans ses mains et sa sueur coule, coule, coule…
D’homme de pets, il est passé au ‘Plant d’eau’. Seuls de lourds traitements ont estompés sa sudation excessive, mais l’angoisse qui le gagne aujourd’hui lui fait perdre le contrôle de sa respiration, ce qui a pour effet d’accélérer le processus. Il n’a plus d’autre choix que de revenir en arrière. Pourquoi l’autre a-t-il disparu ?
Sans même s’en rendre compte, il tire délicatement le ruban bleu. Ses doigts bouffis et glissants commencent à déplier le papier. Il dégage avec précaution la petite boîte blanche que viennent bientôt altérer ses perles de sueur.
Il bloque sa respiration et soulève le couvercle. Il découvre un petit morceau de parchemin. Il le déroule. Une unique phrase y est écrite en grec. L’instruction forcée de ses parents va encore lui servir, bien que cela lui paraisse drôlement loin. Etrange, ça parle d’eau, ou plutôt le mot ‘water’, l’eau… Non Waterloo. Pourquoi se donner la peine d’écrire ça en grec ?
Pourquoi compliquer et faire traîner les choses en longueur alors que cela pourrait être si simple ? Je vous le demande…
Alors reprenons le décryptage :
« Ô Waterloo ! Je pleure et je m’arrête, hélas ! »
Bon dieu, c’est quoi ce charabia ? Il ne va quand même pas prendre ce message pour lui ? Bien qu’il pleur de tout son être. Waterloo, tu parles. Il faut déjà livrer une bataille pour s’avouer vaincu. Pour sa part, elle sera la bienvenue.
Autant ouvrir le paquet jaune maintenant. C’est là qu’il s’aperçoit que le sien n’y est plus. Pourtant l’instant d’avant il jurerait l’avoir encore vu. Ce n’est pas le moment d’avoir des hallucinations. C’est donc avec plus d’empressement qu’il déchire l’enveloppe de la seconde boîte. Il soulève le couvercle pour le relâcher aussitôt. Il fait un bon en arrière, se collant au mur. Sur un joli papier doré est écrit en lettres capitales, à l’encre rouge, « COUCOU ! ».
Il tremble. Reprendre le contrôle… Vite reprendre le contrôle, une bonne inspiration et se reconcentrer. Tout ceci ne suffira pas pour l’ébranler. Les grandes eaux s’amenuisent. Il faut sortir d’ici. Il atteint le bout du couloir et tourne. La porte de la salle d’attente n’est plus là. Normal, il a beau tourner et retourner, c’est toujours le même couloir avec le chariot et les paquets qu’il vient d’ouvrir.
Il faut avancer pour quitter ce délire.
Il va droit dans le mur et à sa grande surprise, il peut tourner à droite. Quelque chose l’a frôlé. Il progresse. Encore cette sensation de déplacement dans son dos, sentant le brassage de l’air. Au cours d’un autre mouvement, il lui semble apercevoir le reflet du blondinet dans un cadre. Il presse le pas. L’impression de ne pas être seul s’amplifie. La silhouette blonde miroite de nouveau. Il se retourne haletant, battant l’air de ses grands bras d’orang-outan. Mais, rien…
- Je finirais par t’avoir, aussi rapide que tu sois ! » son exclamation n’a pour écho que le ricanement du
blondin.
- Ce ne peut-être qu’un jeu de miroirs, se dit-il.
Alors il frappe de toute part sur les murs, mais il n’y a aucune résonance. Et la danse continue. L’air le bouscule, lui se débat.
C’en est trop. Il sort un révolver de sa poche droite et tire quand il détecte le moindre mouvement, ne faisant qu’exploser un cadre de ci, de là, ou trouer la tapisserie. Il fait cracher son chargeur, pivotant sur lui-même, hurlant jusqu’à l’épuisement. La chambre de son arme résonne, vide…
Il est presque au bout du couloir. Il y a une porte qu’il n’a pas distinguée auparavant. Il plonge son regard en arrière. Bon sang, il a parcouru un sacré chemin, au point de ne plus entrevoir l’autre extrémité.
A ses pieds, le paquet rouge semble l’attendre. Il n’est pas assez idiot pour l’ouvrir. Pourtant, sans même s’en rendre compte, il se penche. Sa curiosité doit être plus forte que sa raison, qui n’est peut-être plus à son bord, d’ailleurs. Il le retourne dans tous les sens. Il est si léger. Il n’y aurait donc rien de dangereux ? Il s’agenouille et le déballe. La boîte est aussi rouge que son emballage, rouge sang…
Il enlève le couvercle en tremblotant. Elle est vide !
Il hurle de rire. La farce a réussi. Un autre rire répond au sien. Il se relève, le couvercle toujours dans sa main droite.
Il le retourne « BOUM ! » est écrit au marqueur vert.
- N’importe quoi.
Il le balance loin de lui.
Bien, il est temps pour lui de trouver le moyen de mettre un point final à toutes ces conneries.
Il saisit la poignée de la porte, l’ouvre et s’élance malgré l’obscurité. Il n’a pas le temps de se rattraper, son poids faisant le reste.
Le choc sur le bitume est effroyable, mais la partie flasque de sa masse a amorti quelque peu l’impact.
Son genou droit saigne. Son poignet gauche est totalement retourné. Il a le feu dans sa poitrine, mais il vit !
Il se remet à rire en prenant appui sur sa main droite valide au moment où un bruyant klaxon l’arrache à son délire.
Sa conscience a pour dernière vision un Renault Premium transportant une grosse pelle…
La sienne ???
"j'ai descendu dans mon jardin (bis)
Pour y cueillir du romarin
Gentil coquelicot, Mesdames
Gentil coquelicot nouveau
J'n'en avais pas cueilli trois brins (bis)
Qu'un rossignol vint sur ma main
Gentil coquelicot, Mesdames
Gentil coquelicot
Il me dit trois mots en latin (bis)
Que les hommes ne valent rien
Gentil coquelicot Mesdames
Gentil coquelicot
Que les hommes ne valent rien (bis)
Et les garçons encore moins bien
Gentil coquelicot Mesdames
Gentil coquelicot
Des dames, il ne me dit rien (bis)
Mais des d'moiselles beaucoup de bien
Gentil coquelicot Mesdames
Gentil coquelicot............................................................
SALLE DETENTE 3
(Balade sur l’aire de Bourg-Teyssonge)
Qui se rappelle de Walter Lau, ce petit être insignifiant, maigrichon et à la mine défaite ?
Rien, personne, néant, oui, néant…
Quelle âme perdue par cette fraîche nuit d’avril gémit encore ?
Qui pourrait soulever ce mystère ?
Les lignes parallèles fraîchement repeintes semblent encore suinter, et ne transpirent pourtant que des gouttelettes de rosée.
La rêche lumière blanche et crue projetée par les frêles lampadaires, rend l’emplacement encore plus glacial, et ce n’est pas la petite bâtisse de briques rouges coiffée d’un toit vert, incongrue au milieu de ce vomi de bitume, qui rehausse réellement le manque de couleur.
Il n’y a guère plus d’une douzaine de places pour les véhicules légers et trois ou quatre pour les poids-lourd. Pas de quoi attirer la foule, juste ce qu’il faut pour satisfaire une envie pressante.
Trois petits bosquets se bousculent pour occuper la place restreinte du minuscule talus situé entre la baraque et le container à ordure.
Seul le nom laisse rêveur. Un poil lubrique, un poil romantique, deux mots qui, lancés comme cela ne laissent pas indifférent, interpellent l’esprit aux aguets.
Oui, c’est cela, aux aguets …
C’est une nuit claire, Walter roule depuis un bon moment, peut-être même trop longtemps, quand il entrevoit le panneau annonçant l’aire de repos. Il sourit à l’évocation que lui procure la consonance de ce nom, puis son rictus se fige, ses yeux picotent et il serait temps de soulager sa vessie qui, sous la pression constante de sa ceinture de sécurité, se manifeste par de légers élancements de plus en plus fréquents.
C’est une nuit claire et fraîche. Il actionne le levier. L’aile droite de sa voiture s’illumine comme s’il venait d’éveiller une luciole au derrière orangé, s’exprimant dans un morse monosyllabique. Il dévie lentement vers le couloir d’engagement qui le conduit droit à un soulagement certain.
Il stationne sa vieille Datsun au plus près de la cabane, descend de sa voiture et repousse nonchalamment la portière derrière lui. L’air frais le cueille, mais passé se léger choc thermique, il ne trouve pas qu’il fait si froid. Il jette un œil à sa montre, 1h12’. La chaleur du sol s’est depuis longtemps dissipée. Il appuie son cul contre le capot encore chaud et s’allume une cigarette. Il la savoure par petites bouffées. Malgré qu’il soit un grand fumeur, il s’interdit de le faire à l’intérieur de l’habitacle, vu qu’il a une sainte horreur des lieux clos qui sentent le renfermé ou le tabac froid.
Une légère brise caresse son visage, la fumée s’évade en décrivant des courbes verticales, comme happée par une ventilation invisible. Il laisse vagabonder ses pensées, perdu dans la contemplation du chapelet gris, les fumerolles courant vers le projecteur blafard situé au-dessus de sa tête. Une nuée de petits diptères improvisent une danse déjantée autour de l’élément perturbateur du colloque qu’ils tiennent en virevoltant autour de l’ampoule qui brille autant qu’elle le peut, pour les remercier de tant d’attentions.
L’écho lointain des voies de circulation l’arrache à sa torpeur. Il jette son mégot et le terrasse du talon jusqu’à ce qu’il ne manifeste plus le moindre signe de réanimation.
Le passage d’un poids-lourd arrache au silence un soubresaut d’asphalte languissant au cri étouffé.
Walter s’avance vers les toilettes. Une odeur de lavande chimique mêlée à un relent de vieille pisse irrite d’entrée ses narines quand il y pénètre. L’utilisateur précédent n’a pas eu le temps d’atteindre la coupe d’offrande, libérant son effluve le long du mur dont la petite mare visqueuse au coin de celui-ci témoigne de la violence du jet. Il s’en détourne et s’approche de la première pissotière pour y déposer son obole. Il sent le liquide chaud s’échapper dans une relaxation totale. Il ferme les yeux un instant, en soupirant. Bon dieu, il y en à au moins dix litres ! Un bruit de cliquetis le soustrait à sa réflexion.
En sursaut, il tourne la tête, manquant de peu de finir sa vidange sur ses souliers, mais il n’y a personne. Il s’applique à déposer la dernière petite goutte de son aumône quand un hurlement strident se fait entendre. Il remonte sa braguette avec précipitation, entrouvre la porte et jette son œil droit à l’extérieur, mais n’entrevoit rien.
Il suppose que la fatigue lui joue des tours et s’en retourne se laver les mains.
Le bruit est plus net, comme le froissement violent du métal. Il se précipite dehors,
fait le tour de son véhicule et ne constate rien d’anormal. Il fait un tour sur lui-même, histoire de vérifier qu’il est bien seul sur ce parking.
Il devrait se reposer un peu avant de reprendre la route, se dit-il.
Au moment de s’en convaincre, tous les poils de son échine se hérissent. Il a nettement senti quelque chose passer dans son dos et le frôler suffisamment pour en sentir le souffle du déplacement. Paré d’une bonne dose de sueur froide, il se retourne lentement. Son cœur s’emballe, balance une alarme criarde qui résonne sur ses tempes, mais il n’y a toujours rien… Rien que lui et sa stupide angoisse nocturne qui se ravive. Cette bonne vieille terreur infantile qu’il rejette en haussant les épaules. C’est à cet instant précis que l’effroyable bruit de tôle froissée et de verre brisé l’oblige à refaire volte-face, résonnant à en broyer ses propres entrailles.
Ses lèvres s’entrouvrent pour laisser échapper un cri, il sent ses yeux quitter leurs orbites et se met à trembler. Sa voiture git devant lui, éventrée, comme si elle venait d’être pourfendue dans sa longueur par une griffe géante…
Sous l’effet de surprise, il manque de s’étouffer en ravalant sa salive.
Il toussote, postillonne sur son éternelle veste en tweed verte, se penche avec une envie soudaine de cracher ses tripes sur ses jolies chaussures de golf, mais n’en fait rien.
Il relève les yeux vers sa Datsun fumante. De sa main droite, il enlève sa couvrante grise et râpée. De la gauche, il tamponne son crâne, en partie dégarnie, avec son mouchoir. Il n’a pas sué ainsi depuis des lustres. Il finit de se redresser et se recouvre la tête.
Qu’est-ce que c’est que ce délire ? se demande-t-il.
C’est à cet instant qu’il perçoit un murmure, ou plutôt une comptine…
« Gentil coquelicot, mesdames. Gentil coquelicot, nouveau… »
Il tourne la tête. Sur sa gauche se tient un inconnu qu’il n’a pas entendu arriver. Une barbe de deux jours surplombée de touffes de cheveux hirsutes, aussi clairsemées que sur la toundra. Entre les deux, des petits yeux noirs et caverneux sur lesquels retombent de longs sourcils broussailleux qui cachent ses paupières fripées. L’homme le fixe, ses mains d’un blanc cadavérique tremblent, se croisent se décroisent frénétiquement. Walter se sent aspiré par ses gouffres sans fond qui l’enveloppent dans leur aire glaciale.
Walter se recule instinctivement.
- Qui êtes-vous ?
- Peu importe. Je dois juste vous poser une question.
- Laquelle ?
- Pourquoi n’êtes-vous pas venu au dernier rendez-vous ?
Walter écarquille les yeux. Quel rendez-vous ? Un spot éclaire soudain un coin de sa conscience. Il recule encore d’un pas.
- J’ai pensé que la présence de mon collègue suffirait.
- Triste erreur. Je ne pense pas que cela soit une excuse suffisante pour le patron. Il n’a guère apprécié la
façon dont s’est terminée la précédente réunion.
- La précédente…
- Truffer de plomb son majordome, l’a quelque peu irrité, vous comprenez ?
- J’avoue que nous avons eu là un mauvais réflexe, mais nous étions tous trois dans un climat tendu.
- C’est navrant M. Lau.
- Croyez que j’en suis désolé. Vous venez pour quoi ?
- Je ne suis que le messager.
L’homme débite sur un ton monocorde ce qu’il est réellement advenu de son collègue. Walter, tous sens en alerte, recule encore. Sa main glisse vers sa poche droite, le plus discrètement possible.
- Il ne vous servirait à rien.
- Vous venez pour m’exécuter ?
- Non. Je ne suis ici qu’en simple messager, ne vous l’ai-je pas déjà dit ? Et aussi pour profiter du spectacle
et en rendre compte au boss.
- Quel spectacle ?
Tendant sa main gauche, l’inconnu désigne la voiture décharnée. Walter regarde d’un air interrogatif le petit personnage, quand celui-ci claque des doigts…
« Approchez ! Approchez ! Mesdames et messieurs ! Venez admirer ce spectacle unique, la noirceur personnifiée, l’abime de vos songes. Il connait vos envies les plus secrètes, la vérité de vos mensonges, vos secrets les plus enviés… Venez voir à l’œuvre le dévoreur d’âmes !!! »
- C’est un cauchemar. Réveillez-moi… tout cela ne peut-être réel ! s’écrie Walter, atterré.
Il tourne sur lui-même, planté au milieu de cette piste de cirque, noyé sous les projecteurs et les ricanements d’une assistance fantomatique, quand le bruit d’un mécanisme se déclenche au-dessus de lui. Il regarde ébahi une cage descendre lentement.
Il en suit la course jusqu'à ce qu’elle touche le sol. Il sursaute quand claquent les points d’attache, les uns après les autres. Il tourne de nouveau, cette fois entouré pas cette prison, puis s’arrête… Ses yeux se portent vers ce qui lui semble être une trappe donnant accès aux coulisses. Elle ne doit pas faire plus de trente centimètres sur vingt.
Les lumières s’éteignent, un silence de plomb écrase les gradins, une lance de poursuite éclaire la trappe vibrante sous un roulement de tambour …
Il reste figé un moment à regarder l’ouverture. Elle lui fait penser à la gueule d’un monstre prêt à cracher son venin, ses flammes ou l’on ne sait quoi. Inconsciemment, il commence à arpenter la cage, puis secoue les barreaux, cherche une faille. La foule applaudit de nouveau, trépigne aux premiers signes de son affolement. Assis dans un coin, le petit homme reste impassible, sourire dédaigneux au bord des lèvres, attend de se délecter du spectacle à venir.
Walter tend un bras vers lui comme s’il pouvait l’allonger suffisamment et l’atteindre.
- Espèce d’enfoiré ! Que m’avez-vous fait ? Sortez-moi de ce délire !!!
- Quel délire ? Mais tout ceci n’est que la réalité…
- Non, vous n’existez pas, tout cela n’est qu’une hallucination.
- Et ça, ce n’est qu’une illusion ? dit l’homme en montrant du doigt l’embouchure.
Lau se retourne. Une chose couverte d’une toison noir et presque vaporeuse vient de faire son entrée dans l’hémicycle. Lui, il reste paralysé devant cette apparition. L’animal fait le tour de la cage à deux ou trois reprises. A chacun de ses passages Lau frissonne, il en attend l’attaque. Un effluve fauve et musqué imprègne l’air bousculé par sa course folle. Son pelage semble changer de teinte suivant l’angle de l’éclairage, tantôt sombre, grisâtre, tantôt clair, brun, tigré, roux, les variations en deviennent hypnotiques. Il s’arrête brusquement à l’opposé et fait volte face. Il se rue d’un bon vers lui dans un hurlement strident dont la résonnance le glace. Suit un grognement, plus proche d’un miaulement rauque que d’un rugissement. Walter plonge en avant et évite ainsi l’attaque de plein fouet, mais la bête est bien plus rapide que lui, il rebondit sur un barreau et repart dans l’autre sens. Resté courbé, il n’a pas le temps d’esquiver le retour de la furie.
Une griffe lui balafre profondément le dos, de bas en haut. La brusque pénétration lui a coupé le souffle. Il sent très précisément la plaie s’ouvrir le long de son échine, une patte prend appuie sur sa tête, puis plus rien, si ce n’est un filet de sang chaud qui coule sur son oreille droite, s’échappant de son cuir chevelu lacéré. Il est pris d’un vertige et s’agenouille. Où est-elle ? Où est cette saloperie de bestiole ? Il lève les yeux en direction du ricanement. La créature, accrochée au faîte de la structure semble vraiment rire et se moquer de lui. Il n’a pas le temps de comprendre qu’elle lui retombe dessus. Tout son crâne vibre sous l’effet de la violente baffe qu’il se prend au passage. Sa joue gauche, violemment perforée, n’est plus que douleur. Ses yeux lui brûle, il ne voit plus rien, que le nuage de sciure soulevé par le roulé-boulé du monstre.
Walter se recroqueville à terre, la tête entre les jambes, se bouche les oreilles avec ses paumes pour ne plus entendre la foule exulter…
Il serre les dents et se concentre pour échapper à ce cauchemar, mais malgré ses efforts, sa respiration s’emballe. Il reste prostré dans cette position jusqu'à ce que le moindre bruit s’évanouisse.
Quand il ouvre un œil, il ne voit que le bitume craquelé du parking. Il prend une profonde respiration, commence à se redresser en dépit de la violente douleur qui lui vrille le dos. L’autre enfoiré est planté devant lui, son sourire remplacé par une sale grimace. Il veut finir de se relever, mais les forces lui manquent.
Les moucherons dansent toujours à la cime du lampadaire. Les bruits lui parviennent étouffés, sa joue gauche est en feu, ses oreilles bourdonnent et la tête lui tourne.
- Vous êtes très fort M. Lau. Vous auriez pu paniquer et craquer, mais non.
- Comment avez-vous fait cela ?
- C’est un don, mais encore faut-il que la cible soit particulièrement réceptive. Vous êtes restez concentré et
maître de vos actes, ce qui vous a permis de briser le charme, mais ceci ne vous sauvera pas pour autant,
croyez-moi.
- Vous pensez m’achever avec d’autres illusions ?
- Non, je n’en ai plus besoin. Vous oubliez que la petite bête est déjà sortie de sa boîte ?
L’homme accompagne ses paroles et dévoile à Walter un petit réceptacle en bois précieux dont le couvercle est finement sculpté. Il l’ouvre.
Walter frissonne, est pris de nausée et reste perplexe. Il est vide.
- Etes-vous suffisamment sonné pour ne pas vous rappeler que la trappe s’était ouverte ?
- Ce n’était pas réel…
- Vos blessures le sont pourtant.
- Vous avez très bien pu me les infliger pendant que je me trouvais sous votre emprise.
- Moi ? Non. Lui, oui.
Il sent une légère pression sur son épaule droite. Il n’a pas le temps de tourner la tête que la brûlure provoquée par l’introduction d’un dard dans son cou, le paralyse. Le feu se propage dans sa gorge, ses yeux s’injectent de sang, ses lèvres tremblent, sa vue se trouble. Il ne peut crier car sa gorge a doublé de volume. Obstruée, elle interdit toute circulation d’air. Ill étouffe et ne peut plus bouger. L’homme s’agenouille. Le regard embué, Walter distingue vaguement une petite forme noire réintégrer son écrin que l’autre referme et glisse dans la poche de sa veste.
- Désolé M. Lau, mais vous savez comme moi que c’est la dure loi du métier.
Il abandonne Walter, posé, assis sur ses talons, les bras pendants, les yeux exorbités, la figure boursouflée, tel qu’on le découvrira quelques heures plus tard.
(à suivre…)
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